A voir en Aÿnat




La grotte de l'Esprit de la Chasse, ou Boram-fin-ela


" […] En vagabondant au sortir de Vaorel et en m'enfonçant dans les dédales glacés des monts Veenurol, je remarquai un sentier bifurquant sur ma gauche, qui ne menait ni à Aÿnela, ni aux villages voisins. De plus, on ne m'avait indiqué aucune auberge ni propriété dans cette direction. Sentant ma curiosité s'éveiller, je me lançai sur le sentier, jusqu'à un petit val encaissé qui semblait s'achever en cul-de-fosse… exception faite d'une faille large d'un peu moins d'une taille, d'où montait une volée de marches, taillées dans la roche et usées en leur centre par des siècles de passage.
Un bon voyageur a toujours sur lui un morceau d'amadou, et accrochant ma petite lanterne à mon bâton, je montai. Mes pas me menèrent jusqu'à ce qui reste le plus beau spectacle qu'il m'ait été donné de contempler ces dix dernières années dans notre belle Oneira. Sous mes yeux fascinés s'ouvrit une vaste salle, sous une coupole taillée en encorbellement, au centre de laquelle une petite ouverture en losange baignait le tout d'une douce lumière solaire. Les murs, hauts d'au moins un écart, scintillaient, me révélant des siècles de peintures et de gravures, accumulées au fil des ans. Sur ma droite, je découvrais une abside encore en grande partie vierge, sur laquelle un jeune homme, étonné de me voir, gravait une tête de jeune femme à bois de rennes.
Relevé de détails de la grotte de Boram-fin-ela par le ménestrel Mallum Passe-rivière ; par jiseo.C'est grâce à lui que je peux maintenant vous rendre compte de l'histoire de ce lieu magique. E'ingor (car c'était son nom) m'expliqua que je me trouvais dans la Boram-fin-ela, la grotte de l'esprit de la chasse, où chaque homme ou femme, après avoir tué un animal, vient offrir une image et un peu de son temps, pour le repos de l'esprit qui a donné sa vie pour perpétuer la sienne. C'est ainsi que depuis des siècles, les habitants de la région couvraient les parois de la grotte de gravures, dessins, dorures, chacun selon ses moyens et son talent. Je m'étonnai qu'il me réponde si librement et accepte ma présence ; il me répondit que le sanctuaire n'était fermé à personne d'extérieur, mais que l'extérieur n'avait jamais eu l'idée d'y pénétrer.
Emu, ébloui, je n'en oubliai pas moins de faire quelques croquis du lieu et de noter les réponses de mon guide, fier de me faire partager cet héritage de ses ancêtres. Il me montra son œuvre et m'expliqua qu'elle représentait le visage de sa sœur, appelée par Delvë deux mois auparavant, et que les bois étaient ceux d'un animal qu'il avait tué la veille pour nourrir les deux orphelins dont il s'occupe depuis le départ de sa sœur. Il me fit également admirer ses œuvres préférées : un haut-relief peint représentant un feu, dont les flammes semblaient danser sous la lumière du matin ; un oiseau taillé, sur la voûte, qui vole éternellement vers le ciel ; enfin, un petit arbre gravé sur le piédroit de l'entrée, considéré comme la première offrande faite en ce lieu. Je demandai alors s'il savait pourquoi cet endroit avait été choisi et j'appris que la grotte était celle où était né le premier ornock.
[…]
E'Ingor m'invita à partager son repas et celui des siens si j'acceptais de me plier à leur coutume de Boram-fin-ela. Me sentant peu digne d'apposer ma patte sur ces parois chargées d'histoire, je commençai par refuser. Devant l'insistance de la famille, et leur fierté à faire entrer le monde extérieur dans leur si étroite communauté, j'acceptai […] et pris congé d'E'ingor et des siens après avoir passé deux jours à Boram-fin-ela.
[…]
Si d'aventure vos pieds vous mènent dans ces contrées lointaines, vous ne trouverez pas que la glace et les neiges éternelles. Vous pourrez vous y réchauffer auprès d'un feu accueillant, en compagnie d'un peuple simple et fier, dont les coutumes ancestrales et l'art sincère ont séduit mon cœur itinérant. Si le vôtre est respectueux, ne manquez pas d'aller prier à la Boram-fin-ela, pour tous les animaux qui ont donné leur vie pour que la vôtre dure."

Mallum Passe-rivière,
correspondant des Ménestrels de l'Etoile Rousse en Aÿnat depuis 1044,
extrait de sa Correspondance pour la revue de l'Académie.