Textes, mythes et légendes de Luvao




a silhouette des contreforts bleus cachait déjà un soleil blanc voilé un peu plus tôt par les brumes opaques montées du plus profond des vallées. Adrelys soupirait, assise comme à l'accoutumée sur une colonne déchue au centre du sanctuaire mort.
Un poignard dans le coeur, un lent couperet qui tombe. Ce sentiment gris, quand on est loin, quand on nous prive d'un besoin. L'ami était là un instant plus tôt, cet ange aux ailes rayonnantes, au sourire amusé, attendri. Mais tant de choses l'appellent, tantôt au Nord, vers ces terres sans relief, tantôt à l'Ouest, dans la cacophonie noire de cités surpeuplées, qu'il serait bien difficile de le voir consacré à une petite ombre de lumière au rire pâle de lune. Adrelys, délaissée, perdait l'éclat d'or que lui prêtait le soleil pour lutter contre les brumes, et le rire aisé qui la garantissait du mur blanc. Ainsi pouvait-elle demeurer toujours dans son sanctuaire, dans ces ruines qu'à sa fantaisie elle parait de fleurs et de lumières en attendant la venue de l'Ange qui hantait légèrement la lumière de ses yeux, la douceur de ses rêves. Mais sans rien pour diffuser cet espoir, à quoi bon veiller sur les couleurs et les clartés ? A quoi bon chanter les hymnes aux ruisseaux, aux clairières ? La forêt était si sombre, alors, et la brume si grise... Même la nuit était pleine de soleil lorsque l'Ange laissait éclater en milliers de bulles lumineuses son rire chaud et rassurant. Oh, se blottir dans son rire, se serrer contre ses regards, boire sa douceur...
Une petite ombre aussi terne que le visage de la lune privé de soleil, une petite ombre aussi vague que les embruns de l'automne, un gris aussi impalpable que cette bruine de fin d'hiver, que ces cendres qu'on se passe sur le visage endeuillé... Voilà Adrelys privée de son Ange, voilà la Fée sans compagnon, sans espoir de le revoir, voilà Adrelys juste après son départ.
Loin. Loin sont les compagnons amicaux, les soirées auprès de l'âtre, les journées à courir dans les montagnes, les amis rassurants, les parents chaleureux. Loin le foyer. Si loin... Quelques larmes glissent doucement le long de joues blêmes, au coin d'yeux clôts par la souffrance de l'absence. Il est loin, l'Ange qui hissait vers le ciel, qui montrait l'autre côté de brumes qu'il ne dirigeait pas. Il ne viendra plus, l'Ange qui caressait doucement d'un sourire. Il ne rira plus. Il ne parlera plus.
"Reprends-toi..." Tel un souffle venu du feuillage mourant à la fin de la saison, tel un appel monté des herbes gorgées de rosée.
Me... reprendre ? Je sais quelle est la marche des hommes, je sais quel office remplissent chaque nuit les étoiles, je sais que les prêtres honorent les dieux, je sais quel est le cheminement de l'eau, mais que sais-je de la mort ? Je sais qu'elle déchire les êtres et les sépare de ceux qui les aiment. La Mort m'enlèverait la Brume que mon accablement ne serait pas plus grand ! Quel chemin suivre désormais, sans plus d'espoir dans le coeur ?
"La force."
Tais toi! Tu ne sais pas ce que tu dis! Qui aimes-tu ? Comment crois-tu me comprendre ! Qui serais-tu, prêtre à qui on enlèverait son Dieu ! Quelle serait ta voie alors ? Ah, forêt, tu ne sais rien !
"Ce n'est pas la vie qu'on t'ôte!"
La vie ? Non pas, tu as raison. On m'enlève bien plus que cela, on me retire mon coeur. Ce n'est pas un homme qui est mort, ce n'est pas le fils de quelque travailleur, ce n'est pas le frère d'un nom anonyme cité à tout vent. C'est celui qui a fait de moi ce que tu vois devant toi. Il m'a enseigné bonté, respect, abnégation. Tout ce que j'ai transmis, c'est de lui que je le tenais. Ô forêt, tu devrais le pleurer comme moi ! C'est un soleil qui vient de s'éteindre, c'est un oiseau qu'on a tué... On a tué le coeur d'une Fée. Qui suis-je désormais ? Il a emporté mon nom, mon esprit, mes pensées, mes raisons. Qui suis-je maintenant ? Je n'ai même plus de quoi pleurer. Quelle autre voie suivre que celle de la folie, à quoi consacrer mes journées sinon à le regretter ? Les étoiles brilleront-elles encore ce soir ? Je ne les verrai plus. Le rossignol chantera-t-il encore à l'aube ? Je ne l'entendrai plus. Les fleurs qu'il aimait ne sentiront plus rien pour ceux qu'il a touché. Est-ce qu'un monde ne s'est pas écroulé le jour où pour la première fois il fut absent ?
"Raisonne..."
Non ! Que l'on arrête la course du soleil ! Que les arbres cessent de grandir ! Capturez l'eau dans les torrents, le vent dans les montagnes, pétrifiez la terre ! Que meurent toutes les créatures ! La mort vagabonde encore, ne l'arrêtez pas, et que dans le coeur de tous les hommes on ne garde qu'un seul mot : jamais. Jamais plus il ne rira, jamais plus il ne chantera. On n'entendra plus sa voix, il n'ouvrira plus les yeux ! Les faucons suspendent leur vol, les panthères s'allongent et ne bougent plus : c'est justice ! Jamais... Plus jamais je ne le verrai ni ne l'entendrai. Une éternité de solitude et de silence, ne vois-tu pas les ténèbres s'ouvrir sous mes pas ? Que ne suis-je mourante ? Pourquoi le ciel se tait-il ? Oh, Dieux ! La mort, pour retrouver la vie ! Je n'ai pas même son corps...
"Raisonne !"
On me l'a pris par les flammes... Interdisez le soleil, proscrivez le feu. Que le monde meure de froid avant que je ne revoie l'instrument de sa mort ! Asséchez ces mers qu'il ne traversera plus, emprisonnez cet air qu'il ne respire plus. Je n'aime plus que la terre qui le retient. Maudit soit le ciel qui ne s'ouvre pas, maudits soient tous ceux qui ne le pleurent pas. Il emporte avec lui tout le bien de la terre. Silence... qu'on se taise sur la terre, tout n'est plus que mort désormais...

Complainte de l'Ange, Mythe d'Adrelys, manuscrit anonyme des archives de Kemyron.



'ai croisé jadis cette ombre de soleil qu'était la très jeune Adrelys. Oh, nul ne sait bien qui elle est, sinon un être insaisissable, presque impalpable, une âme inimaginable, bizarre, et anormalement contrastée. Tels sont les mots exacts pour la définir, elle qui était changeante comme un rayon de Lune se prenant pour un Soleil... J'aimais cette petite, sans rien savoir d'elle, je ne puis à son propos, confier que de bien maigres savoirs... Mais je sais qu'elle était habituée d'une promenade derrière cette sombre forêt, où un haut mur crénelé s'élève, envahi de lierre. Elle savait y trouver une porte par laquelle elle se glissait, ses jours d'abattement, de joie, de songes, de sagesses. Une fois unique je me suis risquée à l'interroger, et elle me répondit en sondant mon regard de ses yeux vert et doré, que tel était l'unique endroit où elle pouvait sur sa peau et son âme sentir les ondoiements du Feu par un ami allumé.

Texte gravé sur une pierre levée près du lac frontalier entre Mar'Ev'Syra et Mar'Ini'Uyn.



drelys s'engagea sans peur aucune sous le couvert des grands bois. Ici ou là, quelque arbre suggérait une forme étrangère et figée dans quelque torsade insolite, mais sous l'argent de la Lune éveillée, nulle clarté ne s'égarait à l'ombre des rochers... Adrelys sourit, et avança, le pas léger, jusqu'à la clairière entourée de frêles bouleaux... Ici elle retrouvait la trace de passage de quelque animal imposant... elle lui saurait parler, si d'aventure il quêtait le passage des Brumes.

Texte gravé sur une pierre levée à l'Ouest de Mirë-Mean.