Economie et société du Dye'Nelya




Rapport d'une conférence donnée en mavela 1040
par le professeur émérite ès Sociologie et Economie,
le docteur Harr'Lhemm de l'Université de Laiirna, à Ysenvi.

e système économique et social du Dye'Nelya est spécifique par bien des traits. Pour le caractériser rapidement, avant d'entrer dans le détail, on peut dire qu'il s'agit d'un système égalitaire, basé sur une double propriété dont chaque individu profite : propriété individuelle d'une part, et collective. L'économie est très traditionnelle, et peu développée : on ne remarque ni grandes unités de production, ni recherche de la production quantitative, mais une permanence de la structure individuelle ou familiale, ce qui confirme un mode presque autarcique, bien peu tourné vers le commerce extérieur. En fait, cette situation est tributaire dans une large part à la fois des mentalités, fortement influencées par le culte de la Mort et sa sagesse tranquille, et de la démographie du pays.
Faiblement peuplé - guère plus de trois millions de personnes, pour ce qu'on en sait - avec un taux d'accroissement fluctuant mais généralement faible, le pays est organisé sur une base éparpillée de population : les agglomérations de taille modeste (de cinq à vingt mille âmes) sont peu nombreuses, les villes encore plus - il n'y en a que cinq. La majorité de la population est répartie dans de minuscules villages ou hameaux. Le cadre étant posé, nous allons mener cette étude synthétique de la société du Dye'Nelya en nous interrogeant sur un point précis : comment une société peut-elle survivre en ne suscitant aucune contestation dans un cadre économique en apparence si archaïque, sur des bases que l'on pourrait croire à la fois dépassées et pourtant par bien des points avant-gardistes ? Et la société nelyenne pourra-t-elle perdurer ? Pour tenter d'apporter des réponses à ces interrogations, nous nous intéresserons d'abord au cadre économique particulier qu'est celui du Dye'Nelya et qui permet l'existence de la spécificité de la société nelyenne.
J'ai évoqué tout à l'heure le caractère double de la propriété, et je vais vous l'exposer plus en détail. Contrairement à ce que l'on peut observer dans certains pays où la barbarie est manifeste - je ne les citerai pas - lorsque l'on voit qu'une fraction de la population, généralement maigre, possède une grande partie des moyens de production (ateliers, terres) et fait travailler dessus, pour son propre bénéfice, une part plus importante de la population (sous quelque nom que l'on donne à cela : esclavage, servage, ou autre) dénuée de toute propriété (sinon du strict minimum nécessaire à la survie : terrain minuscule, taudis, ou quelque chose dans ce genre), contrairement à cela, la plus grande partie de la population nelyenne possède suffisamment de moyens de production individuels pour assurer sa subsistance sans être forcée de travailler pour d'autres, qu'il s'agisse des paysans ou des artisans (la situation des autres est plus complexe, et j'en parlerai ensuite), et même suffisamment pour subvenir aux besoins de ceux qui ne produisent pas à proprement parler de richesses matérielles (prêtres, médecins, professeurs, soldats, enfants, vieillards, infirmes ou autres). Il faut noter que cela est similaire à l'Alakh'Sun, où chacun possède ses moyens de subsistance, et que le reste est redistribué par l'Université, qui n'appartient à personne, sinon, en quelque sorte, à tous.
Gardons d'ailleurs à l'esprit que la population non humaine échappe partiellement à cette description dans la mesure où de nombreuses tribus de sagittaires, d'eyrines ou de sirènes perdurent, et demeurent organisées sur la base non pas d'une propriété collective, mais plutôt sur une "non-propriété" : le concept même de propriété n'a pas de sens pour eux. En outre, certaines tribus nomades ne possèdent pas de moyens de production établis comme les sédentaires (terres, ateliers). Ces restrictions apportées, voyons comment les moyens de production sont employés par la majeure partie de la population à qui le concept de propriété parle.
Dans le domaine agricole, c'est la petite exploitation qui est hégémonique. Mis à part les terres des temples (qui peuvent d'ailleurs être considérées comme propriétés collectives des prêtres qui les travaillent eux-mêmes), toutes les exploitations suivent un schéma bien identifié : une famille s'occupe d'un terrain d'une grandeur variable (rarement plus de quelques hectares) et y fait pousser du blé, des légumes (haricots, pois, choux, ou des légumes originaires d'autres pays, comme la tomate, qui se généralise depuis un demi-siècle, ou la pomme de terre), voire des fruits. Sur ce terrain, une certaine partie est aussi le plus souvent allouée à l'élevage d'animaux, moutons, chèvres, vaches ou volailles (les chevaux sont quasiment systématiquement élevés par les tribus de sagittaires nomades). Pour l'élevage existe aussi toutes les terres n'appartenant à personne, soit les trois quarts du Dye'Nelya, où tous amènent paître leurs bêtes ; ces terres peuvent donc être considérées comme des propriétés collectives, jamais un individu n'ayant l'idée de les revendiquer toutes pour lui. Lorsque quelqu'un ne reçoit pas de terres en héritage, ou bien vient d'arriver au Dye'Nelya, ou veut se reconvertir, il s'adresse au Conseil du village où il veut s'installer qui lui donne une exploitation "taillée" dans cette immense propriété commune.
Ainsi, personne n'a besoin d'exploiter autrui pour travailler sa terre, puisque chacun dispose de la quantité de terre qu'il peut, ou veut, travailler. Sur une exploitation ne travaillent donc que les propriétaires, c'est-à-dire, le plus souvent, le couple de paysans, aidés parfois d'autres membres de la famille (les parents, ou des frères et sœurs ; les enfants ne travaillent pas lorsqu'ils sont à l'école, et ne constituent qu'une aide marginale, ce qui semble d'ailleurs normal : le rôle d'un enfant n'est pas de travailler comme le fait un adulte). Force est de reconnaître que ce travail est dans l'ensemble peu productif, si l'on compare les résultats obtenus avec ceux de l'Alakh'Sun, et il est évident que le sol du Dye'Nelya, bien que peu propice à la culture, pourrait produire plus. Mais tel n'est pas l'objectif des paysans, et un tel comportement n'est pas conforme à la mentalité nelyenne. L'agriculture produit assez pour la famille paysanne, et assez pour qu'elle puisse vendre ses surplus, eux-mêmes suffisants pour alimenter la population non-paysanne.
Le domaine de l'industrie - le terme est bien mal adapté - présente de grandes ressemblances. Là encore, nous ne trouvons aucune structure autre qu'individuelle, mis à part dans les temples (par exemple, le temple de Kajis, où une vingtaine de prêtresses tissent des étoffes) où le système est assimilable à une propriété collective. La structure ultra-dominante est là l'atelier d'artisan. L'atelier est le plus souvent tenu par un couple : un des deux conjoints fabrique, l'autre tient la boutique ; il existe également des ateliers plus importants, mais plus rares, dans lequel deux couples travaillent, possédant également l'atelier. Les autres membres de la famille, ici encore, apportent une aide selon leurs capacités, hormis les enfants, qui ne travaillent quasiment jamais. L'artisan a généralement un apprenti, qui peut être un de ses enfants (c'est un cas peu fréquent : si les enfants apprennent les rudiments de l'artisanat, la coutume veut qu'ils aillent faire leur apprentissage dans un autre village) ou, plus souvent, un adolescent étranger au village. L'apprentissage débute généralement vers quinze ans (soit près de deux ans plus tard que pour la moyenne oneirienne, chiffre expliqué par le plus haut niveau d'éducation de "base" dispensée aux enfants nelyens), et dure en moyenne une demi-douzaine d'années ; il est gratuit. Un artisan forme ainsi de nombreux apprentis - trois ou quatre - en leur dispensant une formation de qualité. Si l'on trouve tous les types d'artisans, les seules productions excédentaires au niveau du pays qui sont exportées - en faibles quantités - sont les produits médicinaux, les tissus, les vêtements et les bijoux.
A partir de là, le schéma global d'échange de l'économie du Dye'Nelya surgit à la compréhension, et nous verrons qu'il appert que la monnaie n'est qu'une commodité dans ce pays, et non une nécessité. Le paysan comme l'artisan produisent, consomment ce qui leur est nécessaire et vendent leurs surplus, l'un généralement au marché, l'autre le plus souvent dans sa boutique ou à un colporteur qui ira ensuite les vendre dans les hameaux. Cette vente leur sert à se procurer l'argent nécessaire à un certain nombre d'opérations : la reproduction de sa force de travail (achat de nourriture, de boisson, d'habits, ou autres choses nécessaires à sa survie, et suffisantes pour qu'il puisse retravailler le lendemain, et les jours suivants) et celle de ses moyens de production (achat de matières premières pour un artisan, de semailles ou d'outils, remplacement des machines comme le métier à tisser, restauration des locaux, etc.).
La structure de cet échange est donc très simple à comprendre : elle tient en une formule, M-A-M', soit Marchandise vendue contre de l'Argent servant à acheter une autre Marchandise, ce qui est le circuit "instinctif" de l'échange d'une économie sans exploitation (je renvoie sur ce point à mes autres travaux sur les circuits de l'échange). Par conséquent, l'argent n'intervient pas dans ce schéma comme un agent autonome, mais comme une pure commodité permettant de se défaire des contraintes du troc simple (échange de marchandises), notamment de celle qui demande que l'on échange ce que l'autre veut contre ce qu'il a et que nous voulons, cas rarissime.
Examinons maintenant ce qu'il en est des autres membres de la vie active, qui sont parfois qualifiés de non-producteurs - à tort, peut-être, comme je vais tenter de vous l'expliquer - et qui sont au Dye'Nelya surtout les prêtres, les marchands, les guérisseurs, artistes, diplomates et professeurs, assortis d'une ribambelle de métiers divers et hétéroclites. Pour des raisons pratiques, je schématiserai mon propos - la diversité des situations est telle qu'une étude détaillée prendrait des jours pour aboutir au même résultat. Il est vrai que ces travailleurs ne produisent rien de matériel - si l'on excepte les quelques prêtres qui oeuvrent aux champs, ou se livrent à des activités artisanales, ces prêtres se comportant comme des paysans ou des artisans. Mais à quoi sert leur travail ? A la reproduction de la force de travail, voire à celle des moyens de reproduction, au sens strict.
J'explique mon propos par quelques exemples : le guérisseur qui guérit un homme d'une fièvre qui aurait pu le terrasser ou lui faire perdre dix jours de travail guérit l'homme, mais en guérissant l'homme, c'est sa force de travail à laquelle il permet de se reproduire. De même, le prêtre qui aide un homme à faire son deuil de son enfant permet par-delà ceci à cet homme de travailler ensuite avec une force intacte. Le diplomate, en évitant à son pays d'entrer en conflit avec les autres pays, permet au Dye'Nelya de ne pas entrer en guerre ; hors la guerre mobilisant des hommes, donc une partie de la force de travail du pays, et détruisant des moyens de production (terres, bâtiments) autant que des hommes, l'empêcher, c'est œuvrer à la reproduction de la force de travail ainsi que des moyens de production. Le cas du professeur est légèrement différent, puisque il ne s'inscrit que dans l'avenir (celui du prêtre, du diplomate, etc., aussi, dans la mesure où de leur travail dépend l'avenir d'une communauté) : le professeur forme les futurs travailleurs, et permet donc la reproduction générationnelle de la force de travail.
Il semble donc manifeste que ces travailleurs oeuvrent à la reproduction du système. Mais pour qu'il y ait reproduction, il faut qu'il y ait eu production : par un glissement sémantique, on pourrait dire que ces travailleurs produisent de la reproduction. Ainsi, il semble injuste de les appeler des non-producteurs : ils (re)produisent de la force de travail, ils produisent les conditions d'exploitation de la force de travail et des moyens de production (le guérisseur permet au paysan malade de travailler en le soignant, il lui permet d'employer sa force et son champ). Le commerçant participe aussi de cette (re)production : en amenant certains produits qu'il a achetés là où ils ne se trouvent point parce qu'ils n'y sont pas fabriqués, il permet aux producteurs de se procurer ce dont ils ont besoin sans qu'ils aient à gaspiller leur force de travail en déplacements superflus.
Mais, contrairement au paysan ou à l'artisan, le travail de ces autres travailleurs paraît difficilement quantifiable et appréciable en argent. Dans ce cas, hormis les prêtres, ils doivent fixer eux-mêmes le prix de leur travail, prix qu'ils connaissent à peu près, puisque ils savent quelle somme leur est nécessaire pour subvenir à leurs besoins. Or ils ne peuvent pas vraiment demander plus, dans la mesure où cela obligerait les producteurs stricts à augmenter dans les mêmes proportions leurs prix afin de ne pas se trouver en crise eux-mêmes. Une augmentation en entraînant une autre, le système se retrouverait bloqué par un accroissement sans borne de la demande d'argent sans qu'il y en ait assez en circulation pour satisfaire les besoins. Cela oblige par conséquent ces travailleurs à demander suffisamment et juste assez - ce schéma est d'ailleurs inconsciemment compris par tous, puisque jamais un tel blocage n'est intervenu au Dye'Nelya.
Résolvons dès à présent le problème posé par les prêtres, qui, mis à part dans des activités "classiques" de non-prêtres (comme l'agriculture, l'artisanat, l'enseignement…), n'exercent pas visiblement une force de travail de façon quantifiable, et donc ne peuvent pas être payés - les effets produits sont par trop psychologiques, indéterminés et incertains. Mais si les prêtres se livrent à un travail qui ne peut pas être payé, il appert qu'une part de leur force de travail est dilapidée sans contrepartie, et que par conséquent ils se trouvent en situation difficile. (Je renvoie à mes travaux antérieurs sur le prix du travail, si d'aventures certains voulaient se pencher de près sur la question.) C'est là qu'intervient le système de la participation au culte, c'est-à-dire le versement d'une aumône par les pratiquants du culte, soit la quasi-totalité de la population (sinon l'intégralité, mais il est probable que l'on trouvera toujours quelques individus qui ne s'acquittent pas de cette participation, par oubli ou malveillance), qui assure en fait la redistribution aux prêtres de l'argent qu'ils ont dû dépenser pour assurer la reproduction de leur travail et qui n'était pas couvert par leurs propres ventes.
Tirons donc quelques conclusions générales avant d'examiner le corps social de manière plus conventionnelle. Le système est bâti sur une redistribution quasi-générale de la richesse : chacun, au début, possède une certaine quantité A d'argent, et des marchandises M, M', M''… Après un cycle de vente et d'achat (chacun échangeant contre de l'argent ses propres marchandises et en acquérant d'autres), il se retrouve avec la même quantité A d'argent, ou peu s'en faut, et des marchandises M1, M2, M3, qui lui permettront de reproduire son travail, ce qui assurera la pérennité du cycle. C'est bien en ce sens que l'on peut affirmer que l'argent ne sert pas comme agent autonome, mais uniquement comme commodité, dans un tel système. Si les échanges extérieurs étaient plus développés, il est certain que la nature de l'argent serait modifiée (l'obligation de préserver sa monnaie mène à une modification plus ou moins importante) mais tel n'est pas le cas. Le système est donc stable et relativement souple. Reste à examiner ses autres caractères, et d'abord la question de l'égalité.
Beaucoup d'économistes de pays barbares ont eu l'outrecuidance d'affirmer, autrefois, qu'un système économique et humain, pour être viable, devait comporter une part croissante d'inégalité au fil du temps et de l'expansion. Il a été depuis montré que ce schéma était faux, avec l'exemple de l'Alakh'Sun (où l'on voit au contraire une diminution constante de l'inégalité alors que le système est peut-être le plus performant du monde à l'heure actuelle) ; le Dye'Nelya montre différemment la même chose. Le schéma "circulaire" d'échange dont nous avons parlé mène à une stabilité étonnante dans la hiérarchie socio-économique : pas d'enrichissement, pas d'appauvrissement, ne peuvent exister, à moins d'un blocage dans la distribution (impossibilité de se procurer tel produit, ou de vendre tel autre), et en cas de blocage, des mécanismes auto-régulateurs se mettent en place - réflexes de solidarité inter-communautaires, redistribution par les prêtres de surplus, mais aussi phénomène dit "d'attraction par proche" qui tend à déplacer le blocage géographiquement ou verticalement jusqu'au point où le système est en situation de le résoudre. Or, à la base, le Dye'Nelya est bâti sur une base égalitaire qui se trouve au cœur même de la mentalité du culte : tous égaux devant la vie comme devant la mort. Ainsi s'explique le fait que l'on ne trouve ni riches, ni pauvres, au Dye'Nelya, mais seulement des gens aux revenus et à la situation sensiblement convergents, sinon franchement identiques.
Nous sommes donc placés face à un système extrêmement égalitaire. Par conséquent, aucune situation socio-économique n'est préférable à une autre en termes d'avantages bassement pécuniaires. Il en ressort un trait somme toute peu étonnant : une extraordinaire mobilité sociale. Chacun peut, s'il en a les capacités, changer de métier au cours de sa vie, plusieurs fois, même, s'il s'en sent capable. Un enfant n'est aucunement poussé à exercer celui de ses parents - les projections que nous avons sur le sujet montrent clairement qu'un enfant, quelle que soit son ascendance, a autant de chances qu'un autre de devenir paysan, artisan, prêtre ou n'importe quoi d'autre. De même, il n'est aucunement étonnant de voir des mariages entre personnes qu'un étranger pourrait estimer hétérogènes au plus haut point (disons colporteur et professeur) : pourtant, compte tenu de l'homogénéité socioculturelle, c'est parfaitement normal - ici comme ailleurs, on se marie entre égaux, la seule différence étant que tous sont égaux. De manière identique, on ne constate pas d'écarts économiques ou autres entre les différentes régions, et la mobilité sociale est d'ordre géographique autant qu'économique.
Il est évident qu'il faut un ciment culturel et idéologique extrêmement fort pour parvenir à maintenir la cohésion d'un tel système. Dans cela, je veux distinguer le rôle de l'éducation (et m'intéresser un peu à cette question) et le rôle des croyances, dont la plus importante est bien entendu le culte de la Mort, composante centrale du Dye'Nelya. Avant de parler de ces deux "ciments", je tiens à attirer l'attention sur la façon dont les tâches sont réparties entre les sexes, répartition originale, cohérente et, semble-t-il, efficace. L'opposition entre homme et femme est loin d'être une exception : la plupart des sociétés la font, à un degré ou à un autre, et sur le mode de l'inégalité - comme dans les sociétés phallocratiques qui abondent, ou, plus surprenant, l'Edanel, bâti sur la supériorité incontestable des femmes. De fait, il y a des différences entre les hommes et les femmes, mais il a été prouvé par des alchimistes que ces différences n'induisaient pas une quelconque inégalité, ce qui est reconnu en Alakh'Sun depuis fort longtemps, et au Dye'Nelya. Dans ce pays, on peut parler d'opposition entre ces sexes, de l'opposition naissant la fécondité. A la femme sont attachés des valeurs en quelque sorte "traditionnelles", que l'on a pu retrouver dans certaines civilisations dites primitives : la permanence, la stabilité. A l'homme est affecté le pouvoir de changer, de transformer. Alors que la femme est la force qui permet de faire perdurer, l'homme est celui qui crée l'évolution. De leur rencontre, et d'elle seule, peut naître la mutation non chaotique, le changement fertile. Tel est le fond de la représentation des sexes au Dye'Nelya ; d'où le fait qu'il y ait une stricte répartition des rôles dans la société, ce qui est évident surtout dans le culte de la Mort : les prêtresses sont liées, généralement, à un temple, tandis que les prêtres voyagent et vont aider ceux qui ont besoin d'aide. Mis à part ceci, les deux tâches fondamentales (devoir du culte et éducation) sont remplies tant par les unes que par les autres. On peut remarquer une répartition semblable, mais moins systématique, dans tous les métiers (les artisans sont plutôt des hommes, comme les diplomates et les colporteurs, les paysans au contraire sont plus souvent des femmes, comme les guérisseurs, etc.). Mais cela ne se fait pas sur le mode de l'inégalité, mais bien d'une stricte égalité entre hommes et femmes.
Je referme donc la parenthèse pour m'intéresser à ces ciments culturels et idéologiques qui permettent de maintenir la cohésion de cette société. Il est essentiel de comprendre que l'éducation joue un rôle immense là-dedans, seul le culte de la Mort ayant un rôle supérieur dans l'intégration des individus au système. Le niveau d'éducation de la population est bon, et même excellent en comparaison des pays alentours. Chaque habitant du Dye'Nelya, exceptée la minorité non éduquée immigrée (le retard est comblé petit à petit, seule la génération suivante bénéficie pleinement de l'éducation nelyenne) de fraîche date, a bénéficié d'une éducation sommaire, dispensée par des prêtres de la Mort (des prêtres dans les petits hameaux, des prêtresses là où il y a des temples ou des lieux de culte). On trouve aussi de véritables écoles dans les villages de quelque importance, et surtout dans les villes - mais les professeurs sont presque tous là encore des prêtresses. Les enfants acquièrent un bagage minimum de savoir : la lecture, le calcul, des rudiments d'écriture, un peu d'histoire du pays, et des cours sur le culte de la Mort. On estime à 97 % le nombre d'enfants humains qui passent par là ; pour les minorités non humaines, l'estimation est plus difficile, et il faut compter que beaucoup d'enfants vivent certainement dans des tribus où l'enseignement est laissé de côté, mais on estime là le pourcentage à 80 %, ce qui reste considérable (et c'est une estimation basse).
La grande force du système est de laisser un choix entièrement libre aux adolescents qui terminent ce cycle d'éducation. En effet, tous les métiers sont ouverts, et il convient à l'enfant de voir s'il peut ou non exercer le métier dont il a envie : il n'est pas limité par des considérations bassement matérielles (nul n'a besoin d'argent pour s'acheter des terres, nul n'a besoin d'hériter d'un atelier, d'être le fils d'un seigneur pour avoir une bonne place : aucun de ces mécanismes ne joue ici), mais seulement par ses capacités. Ajoutons à cela que les enfants sont très vite responsables et savent de quoi ils sont capables : la maturité s'acquiert très rapidement, ce qui se conçoit aisément, dans la mesure où le culte de la Mort enseigne très tôt à accepter ce que l'on est et ce que l'on endure, sans faux-fuyants. Ainsi, ceux qui veulent poursuivre leurs études le peuvent. C'est généralement dans un environnement moins marqué par la religion que les étudiants mènent leur nouveau parcours, qui les amènera à la médecine, la diplomatie, la recherche, la philosophie, l'alchimie, l'astronomie… (Notons qu'aujourd'hui un certain nombre de jeunes choisissent également de partir à Laiirna pour y apprendre la magie.) Ils reçoivent un enseignement de qualité, encore amélioré sans doute - vous me permettrez cette satisfaction personnelle - par les nouveaux liens tissés entre le Dye'Nelya et l'Université de Laiirna, qui permettent des échanges de savoirs et de compétences très profitables.
Pour ceux qui désirent se tourner vers la prêtrise, l'apprentissage se déroule dans un cadre cultuel, et l'enseignement se situe dans la continuité de celui que reçoivent les enfants. L'aspirant reçoit en sus une formation religieuse, et s'imprègne notamment de la philosophie très particulière du culte de la Mort. Il reçoit des notions de pédagogie, de médecine et de divers savoirs pour compléter son bagage, ce qui lui permet de se débrouiller dans la plupart des situations rencontrées.
Le deuxième ciment de la société est l'idéologie véhiculée par le culte de la Mort, qui sert à la fois de puissant intégrateur à la société (pour un élément étranger), un caractère quasiment discriminant (il est très difficile de s'adapter au Dye'Nelya si l'on ne comprend pas cette philosophie de la vie très particulière), et peut-être surtout de lien commun assurant la cohésion et la pérennité du système social. Très sommairement, je dirais que le culte de la Mort part de l'idée que nul n'est privilégié face à la Mort, et que cette égalité signifie l'égalité des personnes et des races. D'autre part, le culte promeut la réalisation maximale des désirs, rêves, aspirations (etc.) des personnes afin de leur permettre une mort paisible et un passage sans heurts : par conséquent, il faut que l'individu puisse faire ce qu'il veut, afin que son âme ne soit pas frustrée au moment de la mort. Ce sont ces deux idées-forces qui expliquent le caractère égalitaire et non-reproductif (les descendants de ce que l'on pourrait appeler l'élite ne deviennent pas eux-mêmes membres de l'élite, etc.) de la société nelyenne. Cela explique également que jamais une élite n'ait cherché à se procurer le pouvoir de façon durable : la course pour le pouvoir, l'enrichissement, etc., n'a pas cours au Dye'Nelya, puisque cela ne servirait à rien face à la mort.
Il est cependant un domaine dans lequel l'égalité peut sembler "en panne", celui du politique. Il n'en est en fait rien, comme je vais tenter de le montrer. Il est vrai que la structure du pouvoir peut paraître bien peu égalitaire : certains ont parfois parlé d'une théocratie gérontocratique, ce qui, si l'on ne tient pas compte des réalités du pays, est rigoureusement exact. En effet, les Conseils des Anciens (qui sont nommés improprement, car ils sont composés à peu près pour moitié de prêtres et prêtresses d'âge aléatoire) qui existent dans chaque village dont dominés par des prêtres et des vieillards ; conclure pour autant qu'il s'agit d'une théocratie (équivalente à l'Edanel ?) ou d'une gérontocratie est non seulement faux, mais idiot, c'est faire preuve d'une application absurde de schèmes tout faits dans un cadre totalement impropre, ce pour de nombreuses raisons. D'abord, le pouvoir au Dye'nelya est une notion à peu près inconnue : les conseils n'ont guère qu'une fonction consultative, car ce sont les individus qui décident eux-mêmes de leur destin (l'idéologie du pays le veut ainsi : un pouvoir fort et coercitif serait considéré comme portant atteinte à l'individu, et risquerait de gêner son passage). C'est parce qu'ils ne donnent que des avis que les Conseils sont constitués de prêtres et d'anciens : mais sous ce dernier terme, on regroupe beaucoup de personnes très différentes (véritables vieillards, mais aussi divers "sages" comme les savants, les artistes, etc.). Ensuite, sans que le peuple soit engagé dans un quelconque processus de décision (pour la simple raison qu'il n'y en a jamais, à quelque niveau que ce soit, sinon à l'intérieur de la hiérarchie du culte, elle-même très lâche), n'importe qui possède la capacité de s'exprimer devant le Conseil, de donner son avis, de faire des propositions, etc. Au final, l'individu, quel qu'il soit, possède la capacité de s'impliquer, à égalité avec n'importe qui d'autre, dans la vie politique ; cet engagement se fait sur la stricte base de la volonté personnelle. Ce qu'il faudrait appeler la "caste dirigeante" malgré tout (les prêtres et les "anciens", qui entretiennent des liens directs et quotidiens avec la population, dont ils représentent quelques 10 %) est unanimement aimée par la population, autre indice montrant que, décidément, le pouvoir est très égalitaire (un pouvoir inégalitaire, à quelque degré que ce soit, finit toujours par se faire haïr d'une fraction plus ou moins importante de la population, ce qui n'est pas le cas du Dye'Nelya. Je rappelle pour terminer sur ce point de la politique que l'on trouve plus de femmes dans les Conseils que d'hommes, en raison de la représentation de la femme en vigueur dans ce pays (force de stabilité, permanence).
La conclusion de ce cours portera sur un point que la sociologie de l'Université a sélectionné comme capital dans l'évaluation des sociétés : il s'agit, tout simplement, du bonheur. Qu'est-ce que le bonheur au Dye'Nelya ? Qui l'éprouve ? Cette étude est moins inintéressante qu'elle peut paraître à celui qui ne comprend pas l'enjeu de ce questionnement. Derrière le sujet du bonheur se profile en fait tout un ensemble de faisceaux de force qui caractérisent mieux la société que n'importe quoi d'autre. Ainsi, par de telles études, on peut déterminer la viabilité d'une société à long terme, on peut connaître les contradictions profondes d'un système, on peut étudier les comportements de manière plus sûre qu'à travers des témoignages, percevoir la force des idéologies, etc.
Au Dye'Nelya règne une sorte de "mysticisme du bonheur" (selon l'heureuse expression de mon collègue, le professeur ès Sociologie Bol-Dryen), c'est-à-dire une valorisation presque sacramentelle du bonheur dans le processus de vie d'une personne. En effet, le culte de la Mort considère qu'une personne qui a été heureuse de son vivant pourra passer tranquillement dans le Monde de Délomaque, et que son entourage acceptera plus aisément sa disparition (une vision que nous estimons très contestable, en Alakh'Sun, dans la mesure où il est difficile pour un amant de voir partir son aimée, par exemple, mais ne rentrons pas dans la polémique). Par conséquent, tout est mis en place pour favoriser l'épanouissement de l'individu et pour lui permettre de trouver le bonheur : j'ai déjà parlé du système éducatif, de la liberté face à la quasi-inexistence du pouvoir, de la non-existence de l'aliénation dans le processus de production, du système égalitaire, etc.
Au final, le Dye'Nelya est peut-être le pays d'Oneira où le bonheur est le plus répandu et le mieux partagé. Et cela me pousse à dire, étant donné que je tiens le bonheur pour essentiel, que, malgré toutes les réserves que l'on peut émettre sur le caractère un peu archaïque des structures économiques, sur la faiblesse de la production, le faible développement du commerce, etc., ce pays est peut-être, assez paradoxalement, le plus civilisé, car le plus développé pour l'être vivant, alors même, diront les plaisantins - dont je ne suis pas, rassurez-vous - qu'il est le pays de la Mort. Trouvons un autre paradoxe : il est un pays où la vie plus respectée que partout ailleurs (Illéranyne non comprise) - l'espérance de vie n'est inférieure qu'à celle de Mar'Ev'Syra, il n'y a jamais de guerre, une criminalité presque inexistante (quoique la situation semble évoluer depuis une dizaine d'années, avec les agissements de cette mystérieuse Guilde des voleurs, récemment implantée à Danya), un nombre de suicides faible, aucun mort à cause du mode de production (à la différence des pays où règnent diverses formes d'esclavage…), etc. Le Dye'Nelya ne sera certainement jamais une grande puissance, ni même une petite ; il n'en reste pas moins le pays où il fait bon vivre, et mourir, en Oneira.