Histoire du pays d'Aÿnat




e tous les pays d'Oneira, Aÿnat est probablement le plus méconnu, le plus mystérieux, et sans doute le plus à plaindre. Petit pays enclavé derrière le haut massif de Veenurol, il est resté isolé du reste du monde depuis, semble-t-il, toujours. Ainsi, son histoire la plus ancienne, celle qui remonte à l'époque antérieure à an 0, ne nous est pas connue et n'est presque jamais mentionnée dans les plus anciens textes. Certains avancent qu'Aÿnat fut, avant notre ère, une grande puissance humaine, ou encore qu'il fut le dernier bastion où s'étaient retranchés les grands Ancêtres dragons.
Contrairement à la plupart des autres pays oneiriens, l'histoire d'Aÿnat depuis l'an 0 ne nous est guère connue, car le pays semble avoir souffert d'une double catastrophe : celle de la grande guerre du début de notre ère, bien sûr, mais aussi une autre qui valut à ses habitants une malédiction terrible qui fit s'abattre sur le pays le climat que nous lui avons connu jusqu'ici. Toutefois, deux témoignages ont survécu de cette époque. L'un provient d'Aÿnat même et a été consigné par Balan-Dardën dans son précieux Livre de Glace où il retrace les légendes d'Aÿnat. L'autre (qui semble curieusement s'avérer le plus fiable des deux) nous vient des archives de l'Ar'Kalyven voisin où semblent s'être réfugiés de très nombreux habitants d'Aÿnat juste avant la grande malédiction que l'on date des environs de l'an 200.
Il semble qu'à l'époque de la reconstruction, tous les habitants d'Aÿnat n'aient pas été animés par la même volonté solidaire ou par le même respect d'Oneira que les humains des autres pays. En colère d'avoir à reconstruire, les aÿniens choisirent de s'y employer en utilisant d'autres ressources que celles, naturelles, qui étaient à leur disposition dans leur territoire. La caste de mages, dominante, semble-t-il, se mit en quête de très puissants artefacts dans le but d'utiliser la magie pour reconstruire le pays. Ils rassemblèrent alors plusieurs Etoiles d'Eilanor (le chiffre diffère selon les versions de l'histoire, on en dénombre de une à cinq, cette dernière hypothèse ne semblant guère crédible). Le simple déplacement de ces artefacts, que l'on sait d'une puissance magique extrême, suffit probablement à altérer considérablement le paysage magique d'Aÿnat en remodelant le tracé de ses courants, mais il semble qu'ils furent de surcroît employés avec maladresse au point de causer des ravages au niveau de la nature qui fut maltraitée au point de se rebeller comme cela se produisit, en d'autres temps, ailleurs sur Oneira. Il semble que les ornock s'élevèrent en gardiens de la nature et de la terre d'Aÿnat et qu'ils menacèrent les humains (il semble alors que les chamans, abondants dans la région, donnèrent à l'esprit des ornock le nom de Knück). Une partie d'entre eux prit au sérieux les menaces et tenta de s'élever contre les mages, mais lorsque ceux-ci décidèrent de massacrer les ornock sans renoncer à l'exploitation des Etoiles d'Eilanor, la plupart des aÿniens préféra migrer ver l'Est, échappant ainsi à la colère combinée de la Nature et de la Magie. Surexploitée et déstabilisée par les atteintes portées à la nature, la magie se rebella et entraîna un refroidissement brutal du climat, causant une tempête de glace qui dura, semble-t-il, plusieurs mois. Les aÿniens demeurés sur le territoire tentèrent d'échapper au phénomène en quittant le pays par les montagnes, mais ils se heurtèrent aux cols enneigés et furent contraints de se réfugier dans la grotte de Rehtse où ils réorganisèrent tant bien que mal leur communauté et bâtirent une petite cité du nom de la grotte.
On ignore si les aÿniens, qui prirent alors eux-même le nom de Nialsyhg avaient ou non conscience de la présence du démon Tüon dans la grotte avant d'y entrer, ou si le démon y fut envoyé afin de les contraindre à y rester. De nombreux prêtres avancent que Tüon obéit à la déesse Delvë qui aurait considéré que les aÿniens se sont rendus coupables d'un crime grave à l'encontre d'Oneira. A ce titre, il semble qu'elle ait figé le cycle de leurs âmes, les contraignant à renaître encore et encore au sein du même peuple sans espoir de progresser dans le Destin de leur Âme, jusqu'à ce qu'ils aient compris leur erreur et l'aient dépassée. De même, la frontière d'Aÿnat est veillée par un certain nombre d'esprits (qu'on appelle Sentinelles de Kael ou Errants de Kael) qui semblent obéir à Delvë et ont garanti jusqu'à ces dernières années qu'aucun humain n'entre en Aÿnat (toutefois, on peut remarquer que plusieurs équipes d'explorateurs ou d'universitaires sont venu en Aÿnat au cours du siècle passé, ce qui laisse planer le doute sur les réelles motivations des Errants). Cet état de faits n'est pas sans rappeler les légendes courant sur la Faille du Faux-pas d'Ar'Ollin, où Delvë aurait agi d'une manière assez semblable.
Il semble que les Nialsyhg restèrent dans la grotte de Rehtse près de huit cent ans durant lesquels ils développèrent une forme de "magie des images" unique en Oneira et qui fut, depuis, reprise par de nombreux mages d'art. Elle permet la créations d'oeuvres qui, touchées ou observées, provoquent des visions précises d'une chose (par exemple, la fresque qui, à Illéranyne, représente la célébration du mariage d'Illénira et de Kelwan cause des visions réelles du déroulement des cérémonies et des festivités). Il semble que cette magie fut mise au point pour pallier au manque de lumière et à la nostalgie du monde extérieur et de la nature. Ce "placebo" est probablement la cause de la très longue punition des Nialsygh qui, de fait, ne se repentirent pas aussi vite qu'on aurait pu le penser.
C'est entre 1042 et 1043 que se manifestèrent les premiers symptômes d'une évolution en Aÿnat. Depuis près d'une dizaine d'années les alchimistes avaient pu observer une lente diminution de la couche neigeuse qui recouvre Aÿnat, mais en 1042 survint un premier "été" qui vit la fonte totale de la glace sur une petite portion du territoire. Cet été d'une beauté fulgurante ne dura guère que deux semaines, mais se reproduit, depuis, tous les ans. En 1043, les Errants se retirèrent des frontières, et les Nialsyhg échappèrent à Tüon pour revenir à la surface pour la première fois. Il semble que les sorts lancés avant l'ère glacière par les mages ont depuis continué leur office, causant la lente émergence de la cité d'Aÿnela où se sont installés, depuis, les Nialsyhg. Bien que les anciens aÿniens restent fidèles à certains points de leur ancienne culture (par exemple, ils reconnaissent toujours l'existence de Délomaque), ils ont développé une vision d'Oneira et d'eux-mêmes qui leur est propre et les rend difficilement abordables.
Ainsi, la version qu'eux-mêmes avancent de leur propre histoire va à l'encontre de celle qui fut consignée dans les archives d'Ar'Kalyven par les réfugiés de l'an 200 et qui fut par la suite enrichie et continuée par les études - à distance - menées par de nombreux alchimistes, sociologues et historiens. Ainsi, le Livre de Glace de Balan-Dardën raconte comme suit l'histoire d'Aÿnat :
"Knück aux grandes ailes et aux trois cornes de granit était le fils d'Itar, le premier des ornock, et il descendit d'Ismeal, son royaume dans le ciel, après la grande catastrophe. Il martela le sol de tout Oneira de ses sabots d'airain, et voyagea jusqu'à l'extrémité de ses contrées, par delà les grandes montagnes, sur la belle et vaste terre d'Aÿnat où il trouva le repos. Là, il établit les siens, et ses frères étaient nombreux jusqu'à la venue des humains de l'Ouest qui demandèrent sa protection. Knück parla à ses frères longuement, et regarda trois jours durant les plaines vertes et riches, les rivières d'azur et les montagnes d'argent, puis il vint vers les humains et conclut avec eux le grand pacte qu'on appelle Mandïrcë. Il leur dit de vivre sur la terre d'Aÿnat et de l'aimer, et aussi qu'ils pouvaient chasser ses frères, se nourrir de leur viande, s'habiller de leur peau et brûler leur graisse pour s'éclairer et se chauffer, mais que le jour du solstice d'été, aucun ornock ne devait être tué, car ce jour serait celui, sacré, où il descendrait d'Ismeal pour parler à ses frères et dispenser aux humains de sages conseils.
Alors les humains firent comme Knück avait dit et se nommèrent les Nialsyhg. Ils construisirent de belles maisons le long des rivières, et chassèrent souvent les frères de Knück dont ils consommaient la chair et travaillaient le cuir, et de nombreux solstices passèrent, où Knück descendait d'Ismeal comme il l'avait dit, dans une grande cérémonie où les humains le traitaient avec respect et le remerciaient pour le Mandïrcë.
Mais alors que venait le deux centième solstice d'été après que Knück ait accueilli les humains sur sa terre, il advint une chose terrible. Möari était de tous les Nialsyhg le plus fier et le plus arrogant, et comme il avait déjà beaucoup chassé, il ne croyait pas aux vieilles histoires du Mandïrcë, et il voulut montrer aux siens comme il avait raison. Alors le jour du solstice d'été, il se rendit dans les plaines et il tua le plus beau des ornock pour le ramener au village. Les anciens l'accueillirent avec colère, et seule sa compagne eut pour lui des mots indulgents, mais ils n'apaisèrent pas les Nialsyhg qui la bannirent avec Möari. Les anciens discutèrent longtemps, et ils craignaient la colère de Knück et ses représailles. Alors ils choisirent de creuser à l'écart une grande fosse pour y enterrer la chasse de Möari afin que Knück ne sache rien.
Quand approcha le moment où Knück devait descendre d'Ismeal, les Nialsyhg ne festoyaient pas comme ils l'avaient fait jadis, car la tension emplissait l'air et le temps se faisait lourd. Alors une grande bourrasque se leva et elle souffla le grand feu de joie qu'ils avaient allumé, et une pluie de braises tomba d'Ismeal sur les Nialsyhg qui couraient et hurlaient en demandant pardon. Alors Knück apparut avec les yeux plein de haine d'où coulaient des larmes de sang, et il frappa le sol de ses sabots tandis qu'un bruit comme mille tonnerres venait de la terre, puis dans un grand cri il s'adressa aux éléments afin qu'ils viennent punir les Nialsyhg. Une grande tornade vint alors et elle s'abattit sur Aÿnat et cela dura trois jours, et lorsqu'elle partit, la glace avait tué toutes les plantes et les nuages cachaient le soleil. Alors Knück revint vers les Nialsyhg, et il n'écouta pas leurs prières et leurs pleurs, et refusa leurs excuses car ils avaient trahi le Mandïrcë. Alors il dit dans une voix de tonnerre qu'ils n'étaient plus dignes de la belle terre d'Aÿnat et qu'ils devraient aller dans le monde sous la terre, dans la cité de Rehtse que garde le grand démon Tüon, et que pour les deux-cent solstices où les ornock leur avaient permis de vivre, ils devraient en payer quatre fois cela, jusqu'à ce que la glace apportée par la tornade ait fondu.
Alors Knück disparut, et les Nialsyhg furent transportés sous terre dans la cité de Rehtse où ils entendaient les cris de Tüon et où leurs yeux étaient aveugles car les ténèbres étaient partout. Mais parmi eux, Möari et sa compagne manquaient, car Knück les sépara des Nialsyhg. Il changea leur corps pour qu'il ressemble à celui des ornock et ils durent rester sous le blizzard en se nourrirent de ce qui poussait encore, et ils créèrent leur descendance.
(...)
Lorsque quatre fois deux cent années furent écoulés, le grand prêtre de Rehtse qui s'appelait Nurphos refusa aux Nialsyhg de croire au pardon de Knück car il attendait sa venue, et ce refus causa le mécontentement parmi son peuple.
(...)
Alors, pour la première fois depuis la grande tempête, Knück descendit d'Ismeal et il vint parmi les Nialsyhg qui s'émerveillèrent de sa venue. Alors Knück vint dans son temple et il annonça qu'il était content du repentir des humains, et que bientôt, le démon Tüon les laisserait retourner vers la surface où ils pourraient vivre dans la grande cité d'Aÿnela qu'il avait bâtie pour eux, mais qu'ils devraient endurer encore longtemps le froid et la glace qui ne quitteraient que lentement la terre d'Aÿnat.
Quand Knück fut parti, une grande agitation s'empara des Nialsyhg car ils n'entendirent plus les cris de Tüon et ils surent que le chemin était libre jusqu'au dehors. Mais alors Nurphos parla et il dit que les humains devaient encore rester sous la terre et servir le temple en l'honneur de Knück pour le remercier de son pardon. Mais alors qu'il disait cela, un grand soulèvement eut lieu contre lui, et les Nialsyhg quittèrent Rehtse sans prendre ce qu'ils avaient construit là bas, tant ils avaient hâte de marcher à la surface et de voir la belle Aÿnela qui avait été faite pour eux. Ils passèrent devant Tüon qui les laissa passer, et ils sortirent et virent pour la première fois les montagnes d'argent et les rivières d'azur et les plaines glacées, et furent contents de voir les ornock marcher tout autour d'eux, et ils firent pour remercier Knück le voeu de ne plus les tuer et de ne plus manger leur viande. Alors ils marchèrent jusqu'à Aÿnela qui était une cité de pierre blanche haute comme les montagnes et si vaste qu'il leur fallut toute une journée pour la traverser (...). Alors ils s'y installèrent et ils firent des célébrations si grandes et si belles qu'elles pourraient éclairer Aÿnat pendant quatre fois deux cent années afin que plus jamais les Nialsyhg ne soient privés de lumière.
"
On ignore encore aujourd'hui quelle crédibilité doit être accordée à cette version des faits mais elle est généralement moins bien admise que celles des archives d'Ar'Kalyven qui trouve un écho dans de nombreuses ballades et contes anciens. Il reste qu'il faudra attendre quelques années avant que le peuple d'Aÿnat se soit suffisamment bien adapté à son retour en Oneira pour que les historiens puissent en apprendre davantage.