Textes, mythes et légendes de l'Ar'Thard




La légende de Dar et de Kaena


r il advint qu'à la mort du roi Tor, on apporta à Dar les objets de son trône, et Dar les prit pour succéder à son père. Ainsi fut-il roi à son tour, et aussi sage que ceux qui furent avant lui, car son intelligence était grande et sa justice élevée, et qu'il avait à ses côtés Kaena, sa sœur, qui était la plus douce et la plus compatissante et avec laquelle il s'entretenait pour recueillir ses conseils avisés. Ainsi Thard prospéra-t-elle, et avec elle son peuple, durant des années que célébrèrent les ménestrels et où tout était joie et beauté.
'on raconte que Dar mena de grands travaux pour le bien de son peuple. Il éleva des palais et il érigea des portes qui donnaient sur tous les coins de l'Empire ; il bâtit des bibliothèques et des temples et il traça de longues routes sûres sur lesquelles voyager et qu'il empruntait lui-même. Ainsi connut-il E'Dyrha. Ses cheveux étaient la nuit, et ses yeux les étoiles, et Dar l'aima car elle était la plus belle de toutes les femmes, et que sa vue charmait son cœur et enchantait son esprit. L'on dit aussi qu'E'Dyrha pratiquait la magie, celle des Areden et des Melwirin, d'Enarn et de Feoln, celle enfin, qu'on appelait la grande Magie, née de la poussière d'Eilanor, et comme Dar la connaissait aussi, ils travaillèrent ensemble à de grandes créations.
r il advint que Dar découvrit des secrets qu'il cela dans la profondeur de ses ateliers et qu'il ne confia ni à E'Dyrha, ni à Kaena sa confidente, car ils étaient puissants et redoutables. Mais si Kaena louait sa prudence, E'Dyrha en conçut une grande colère et une grande convoitise. Avec des caresses et de douces paroles, elle enjôla Dar qui devint sombre et ambitieux comme elle. Il fit la guerre à des peuples alliés et envoya sur eux le terrible Laend, qui était l'époux de sa sœur et aussi le plus grand des guerriers. Il saigna son royaume et son peuple pour obtenir des richesses qui dépassaient la raison. Il exigea des prêtres qu'ils plient les Dieux à son service, et E'Dyrha se réjouissait, car elle voyait combien Dar l'aimait et lui obéissait. Alors, elle lui souffla qu'il était puissant comme les Dieux et qu'il devait en faire la preuve à tous les hommes pour qu'ils l'aiment et le craignent à jamais, et Dar le crut à son tour, et il conçut un plan pour parvenir à ses fins.
e jour du solstice, celui qui est aussi la fête des morts et le puissant jour des ombres, Dar monta au sommet de son grand palais. Seul, et sans aide. Il planta ses pieds dans la pierre noire de Thard et il leva ses mains vers la voûte du ciel, pour appeler à lui tous ses pouvoirs : ceux de la grande Magie, et aussi ceux de Mulken, le Dieu des Ténèbres, car Dar était instruit de Ses secrets. Et la magie obéit. Elle convergea vers Dar et se joignit à ses mains, elle déserta les lieux où elle résidait, elle abandonna le tracé de ses courants et, jusqu'aux confins des terres d'Oneira, tous les hommes et tous les peuples tournèrent les yeux vers Thard d'un seul geste apeuré.
lors une grande ombre descendit sur le palais et au-delà, et le sol trembla et gronda, et des éclairs jaillirent du ciel et tombèrent aux quatre coins de Thard, la belle ville, qu'un cercle de magie et de feu entoura. Mais Dar n'avait pas terminé. Il ouvrit les mains toutes grandes, et de sa voix terrible il prononça des mots de pouvoir qu'on n'avait encore jamais dits et qui plièrent la magie à sa volonté. Ainsi s'envola Thard, arrachée à la terre, et depuis on l'appelle Thardälm, Thard-la-Haute. Toute la nuit et un jour, Dar demeura immobile, et de son seul esprit il dessina des pictogrammes, qui sont la façon d'écrire la magie et de la graver longtemps, sur les flancs de Thardälm et dans ses rues, sur les murs du palais et dans ses profondeurs, et quand il baissa les bras, épuisé, l'on dit qu'il tomba dans ceux de Kaena qui le contempla, l'œil mouillé de larmes.
on frère, dit-elle à haute voix, qu'as-tu fait ? Je vois bien que tu as été poussé par une ambition qui n'était pas la tienne, mais j'ai lu dans le cœur des étoiles de Musä des prédictions qu'il te faut connaître, car ta magie a rompu l'équilibre d'Oneira et il doit être restauré, et si nul ne s'attèle à cette tâche, elle sombrera dans le chaos et disparaîtra dans le néant où même les Dieux n'ont plus aucun pouvoir."
t le cœur de Dar se serra, car il vit que sa sœur avait raison, mais il ignorait quoi faire. Alors Kaena le quitta après un baiser et une parole douce, car elle aimait son frère en dépit de sa folie et du mal qui avait rongé son cœur. Elle traversa Thardälm et descendit sur la terre portée par un souffle de vent, car Kaena aussi était une grande magicienne, et de là, elle marcha vers le sud, jusqu'à Anena qui était près de la mer une terre de la taille d'un pays où se trouvaient une belle ville et des champs assez riches et beaux pour qu'un homme y traverse tous ses âges sans jamais manquer de rien.
'est là que s'arrêta Kaena. Comme Dar, elle mit ses pieds dans la terre et elle leva les mains vers le ciel, mais au lieu de voler la magie d'Oneira, elle utilisa celle qui dormait dans son cœur. Ainsi, elle chanta, car sa voix était la plus belle qu'on ait entendue avant cela et aussi ensuite, et son pouvoir était si grand qu'il l'enveloppa toute et qu'elle brilla comme une étoile, plus lumineuse que Mëteir, et sa lumière descendit sur tout Anena et l'enveloppa doucement. Cela dura longtemps, et les gens vinrent à Kaena, et ils pleuraient en la voyant, car ils étaient les témoins de son sacrifice et de son courage. Le visage éclairé d'un doux sourire, elle brûla sa magie, et quand il n'en resta plus dans son corps et que ses cheveux furent devenus aussi blancs que les mains de Délomaque, elle brûla sa vie toute et tomba inanimée, avec sur les lèvres seulement le nom de son époux Laend, qui était son amour, et son seul regret.
endant ce temps, Dar avait poursuivi sa sœur, et sur le chemin il entendit son peuple murmurer qu'il était un Dieu, car seuls ceux-ci détiennent le pouvoir d'élever la terre dans le ciel, mais Dar ne se réjouit pas de ce que son entreprise avait réussi, car son cœur était rempli de crainte pour Kaena. Mais quand il arriva aux frontières d'Anena, il sut qu'il venait trop tard, car tout le pays, comme Thardälm, s'était envolé dans les airs, et comme Kaena, tout ce qui était noir était devenu blanc. Aainsi Anena semblait un joyau dans l'écrin du ciel. Mais, là où l'envol de Thardälm avait laissé sur le sol un gouffre béant et noir propice aux seuls démons, sous Anena brillaient des cristaux de toutes les couleurs et qui brillaient au soleil en incitant l'esprit à se réjouir. Alors Dar, des larmes coulant sur ses joues, dit : "Musä !" qui signifiait splendeur, et le nom demeura.
lors, pour la seconde fois, il appela la magie, mais cette fois il prit soin de ne pas la forcer et de ne pas la voler. Il s'y prit doucement et patiemment, comme il sied à un homme sage, et il grava d'autres pictogrammes sur la grande falaise née sur la frontière de Musä, celle qu'on nomme aujourd'hui Medölinn, et qui disaient que cette terre était sacrée comme le tombeau de sa sœur, et que nul ne pourrait jamais venir y faire la guerre.
nsuite, Dar médita, et pendant ce temps son peuple vint à son tour pour contempler Anena qui volait, et tous dirent : "Kaena est puissante ! Kaena est l'égale des Dieux ! Que Kaena soit notre Déesse à jamais !" Et il en fut ainsi, et Dar les agréa et retrouva la confiance des siens.
ourtant, la noirceur hantait encore son cœur, et en revenant vers Thardälm, sa tristesse devint de la fureur. Sur le dos de Nankal, le plus puissant des dragons de Thard, il regagna son palais où il trouva E'Dyrha. Elle l'accueillit avec des paroles d'amour, mais il ne les entendit pas car son cœur était devenu dur et qu'il avait vu qu'E'Dyrha l'avait trahi en l'incitant à commettre des actes mauvais. Sans pitié et avec haine, il la chassa de son palais et la bannit de l'Empire, et sur ses ordres, des soldats vinrent et l'emmenèrent.
ais E'Dyrha refusa de se laisser faire. Elle attendit d'être seule avec les soldats et elle s'infiltra dans leurs esprits pour y semer la confusion, et elle put leur échapper. Alors elle descendit dans les profondeurs de Thardälm, là où se trouvaient les ateliers de Dar. Il lui fallut trois nuits pour briser les sceaux magiques qui les gardaient fermés, mais elle entra finalement et là, elle déroba le secret de l'immortalité, que Dar tenait celé. (…)

Contes de la Guerre des Gardiens, de Fendell.



Dar et le Fou


ar apparut au fou et lui dit : "Je te propose un marché. Abandonne ta peine et ton labeur : ton problème, je le résoudrai pour toi. En échange, j'exigerai un service que tu me rendras au moment que je déciderai. Tel est le prix pour la fin de tes tourments."
Le fou accepta.

Les Lapidaires du Fou, de Balan-Fendell.



Laend


'air a une saveur différente juste avant une bataille. Comme ce moment si particulier qui précède les orages. Le vent ne souffle plus, le ciel s'assombrit, donnant une couleur incroyable aux arbres. Les bruits même sont différents.
Je pose un instant mon regard sur ceux qui m'entourent. Ils sont fébriles, impatients. Pour beaucoup d'entre eux, cette bataille sera la première. D'expérience, je sais qu'elle sera aussi la dernière. Le général est compétent, il a su galvaniser ses troupes. Ils ont tellement hâte, tous...
Je crois que le plus effrayant est que je suis l'une des causes même de leur empressement à monter sur le champ de bataille. Danseur de Lame. Ils me regardent à la dérobée, avec des yeux fascinés. Il y a de la jalousie, souvent ; un véritable respect, plus rarement ; et de la peur aussi, quelque fois.
Moi, je crains la bataille à venir. Car elle n'est pas ma première, et je sais qu'elle ne sera pas la dernière. De petites ombres s'agitent au loin : les premiers fantassins. L'armée d'en face arrive, noircissant la colline. Je devrais dire "armée ennemie", mais je m'y résous pas. Ils sont les mêmes que nous, seulement nés ailleurs. Par habitude plus que par nécessité, je vérifie que toutes mes armes coulissent bien dans leurs fourreaux. Une par une.
En sourdine, j'entends déjà dans ma tête les voix de ceux qui vont mourir... Que je vais tuer. J'en ai horreur. Je ne le supporte pas. Pourtant je reste attiré par les champs de bataille comme mon maître l'est par le pouvoir. Mais je n'ai pas la chance des autres soldats : je ne meurs pas. Toujours, ma tête s'abaisse à temps. Toujours, je pare ces coups imbéciles, incapables de m'ôter la vie. Toujours, je gagne les duels, et je sème la mort.
Une trompe sonne. De quelle armée ? Quelle importance... Comme la marée montante, les soldats s'avancent, et moi avec eux, en première ligne. Une volée de flèches arrive, trois d'entre elles peuvent me toucher, je me tourne légèrement et décale ma jambe droite de quelques pouces. Un instant plus tard, je les entends se ficher à terre sans même m'effleurer. Puis vient l'inévitable premier cri. Il y a une seconde impatient, ce soldat n'aura même pas la chance de vivre sa première bataille.
Au moins n'es-tu pas mort de ma main.
Je sens, là... tout au fond de moi, cette indéfinissable force qui me pousse en avant. Nous marchons toujours, essuyant d'autres volées. Des corps inertes tombent autour de moi, mais je ne les vois plus, je ne les entends plus, tout occupé à vivre mon propre conflit.
Seulement quelques instants, et ils seront à portée.
Je me force à ne pas courir tant l'envie me presse, mais l'idée même que je vais prendre des vies m'est intolérable. Cette douleur me terrifie...
Par pitié, fuyez avant que mon bras ne frappe. Partez loin, vite... Laissez-moi ce répit.
Mais ils ne partent pas. Ils ne partent jamais. Pourquoi le feraient-ils ? Ils n'ont aucune conscience de ce que je vis. Ils se contentent juste de mourir. Un premier visage "ennemi" arrive à portée de lame.
Quel âge as-tu petit ? Vingt ans. Que sais-tu de la vie ? As-tu une femme, des enfants ? Elle s'appelle Mirda, elle est enceinte... Tu lui as promis que tu reviendrais et que tu lui ramènerais un liseron cueilli sur le chemin. Mais par Delvë, fuis, imbécile ! Va la retrouver ! Le temps s'écoule si lentement. Je jouis intensément de cette infinie seconde.
Puis la douleur me terrasse.
Il me regarde avec des yeux exorbités. Il ne comprend pas comment j'ai évité son coup. Il ne sait pas comment ma lame s'est retrouvée dans son ventre, profitant d'un petit défaut d'armure. Je sens sa vie s'écouler par mon bras, et je l'entends hurler dans ma tête. Il crie, il se bat, il cogne de toutes ses forces. Des larmes de rage et de frustration embrument mon regard. Je ne voulais pas… Il ne reverra plus ce visage si doux…
Pardonne moi.
Sur ma droite, un autre. Sa jambe lui fait défaut, délicieux souvenir d'une mauvaise chute quand il avait quinze ans. Il savourait l'été déclinant avec sa cousine. Ils ont failli se faire surprendre. Je baisse la tête, son arme me frôle, la mienne le décapite.
Nouvelle explosion.
J'aimerais mourir.
Ma main s'élance, presque toute seule, saisit un couteau sur le corps de l'homme sans tête. Les secondes s'égrènent si lentement qu'il n'a pas encore touché le sol. Je lance la lame sur le soldat suivant. Il aimait la tarte aux pommes et les grands feux de joie. Il les gardait vivants longtemps, avec de petites brindilles...
Son hurlement vient se mêler à l'abominable concert des autres.
Ils sont tous si lents. Je les vois tomber au ralenti. Les cris dans ma tête sont si forts qu'ils m'empêchent d'entendre ceux que produisent les vivants. J'ai l'impression d'être paralysé, et pourtant je marche au milieu de ces statues sans la moindre difficulté.
Un autre, à gauche cette fois-ci. Cet inconscient qui fait tomber sa hache est furieux contre moi. Il va échouer lui aussi. J'aimerais tant qu'il atteigne sont but. Oh, comme il me déteste… Il s'est engagé dans cette bataille juste pour une chance de me frapper. J'ai tué son frère il y a deux ans, son ami il y a une seconde. Dans le brouhaha de ma tête, un cri s'élève au dessus des autres.
Rejoins ton frère mon ami. Mon épée se fiche dans sa gorge.
Le corps du premier homme que j'ai tué vient à peine de retomber, et il faudra longtemps avant qu'il ne soit froid. Je repense aux silhouettes vues de loin, juste avant que le combat ne commence. Le nombre de ces âmes me fait frémir.
Déjà tellement de souffrance, en à peine une poignée de secondes.
Et dire qu'une bataille de cette ampleur dure généralement des heures...

Monologue de la Guerre, extrait des Jours de Laend-le-Triste, repris par Balan-Neithir.



es larves immondes, des rats...
Ecraser, étouffer, lacérer et lapider... Argh, les tuer tous, jusqu'au dernier, ces purs salopards ! A jamais je ne trouverai mon plaisir que dans leurs derniers hoquets de terreur et d'horreur, à jamais je ne songerai qu'à massacrer jusqu'au dernier, qu'à leur faire un mal tel que jamais leur âme ne s'en réincarnera, que jamais l'homme qui verra cela ne le tolèrera.
Haine... et les massacrer... Jouissance... quand j'imagine leur sang, leurs vicères répendues sous mes pieds... Alors seulement montera chez moi le rire le plus absolu.... Et la paix pourra venir... Mais pas avant que tous aient péri...
Mais pas avant que je n'ai planté mes ongles dans les yeux de chacun d'eux... leurs yeux qui riaient, leurs bouches qui se moquaient, leurs doigts qui continuaient leur folle ronde... Tout... je leur arracherai tout, à chacun, et un par un, faisant durer le plus immonde sursaut de leur souffrance.... Il n'en restera plus rien... Ni de leurs plaisirs ni de leurs joie.... La mort même ne les accueuillera pas après moi... Mais la mort encore les torturera ! Je la forcerai... je la contraindrai... Jamais ils ne seront à elle...

Inscriptions relevées autour du mur d'enceinte de Thard.