Contes d'Oneira




La véritable histoire du Chevalier au rat


Narrée par Balan-Boron en 1041 et fidèlement consignée par son apprenti Balan-Kern.

Il n'est et ne fut jamais de plus grand chevalier que Beram, le Chevalier au Rat. Cela vous fait rire ? À la bonne heure, ses ennemis riaient aussi. Et ses alliés, parfois. Pourtant, les faits sont là : le Chevalier au Rat accomplit à lui seul bien des prodiges dont d'autres guerriers n'ont pu que rêver. Vous vous moquez encore ? Mais de quoi donc ? De sa fière et imposante allure ? De son heaume d'argent coiffé d'un panache blanc ? De sa belle cape d'azur qui volait dans le vent ? De sa rutilante armure, frappée au plastron d'un blason d'or étoilé ? Ou peut-être de sa monture, le rat Rongesang, au beau poil noir et luisant, aux petites oreilles rondes, à la longue queue rose ? Oui, je vous vois sourire encore. La monture du chevalier Beram était un rat, ne vous en déplaise ! Pouvait-il le monter ? Certes non. A-t-on jamais vu un homme sur le dos d'un rat ? Beram n'avait rien d'un lutin, il était un géant parmi les humains ! Vous vous esclaffez, maintenant. Quoi ? Que me demandez-vous ? Comment un chevalier put-il choisir pour monture un rat au lieu d'un cheval, d'un dragon, ou même d'un loup ? Eh bien, il est des amitiés que l'on n'explique pas. En ces temps anciens, où rares étaient encore les ordres de chevalerie, un guerrier partait seul en quête d'un familier. L'un rencontrait dans la plaine un étalon farouche qui se laissait mater. L'autre, au sommet d'une montagne, bravait l'antre d'un dragon et en gagnait les services. Peut-être Beram, au fond d'un cachot, partagea un quignon avec un rat qui le paya d'amitié. Mais attendez, non… Pourquoi le juste Beram aurait-il connu la prison ? Peut-être était-il fermier, et sous la paille de la grange familiale, il rencontra Rongesang qui aima son courage. Mais attendez, non… Pourquoi le noble Beram eût-il été fils de si peu ? Alors, peut-être que sa quête d'une monture l'amena à croiser un barde au fond des bois. Tout le monde sait que les bardes sont fort sages, et souvent accompagnés de rats qui ne le sont pas moins. Peut-être bien Rongesang était de ceux-là, et rêvait de guerres au lieu de cabrioles. Ah, vous riez de nouveau ! Et bien, allez savoir… Nul ne peut plus dire ni comment ni pourquoi un rat fut la monture du chevalier Beram. On sait seulement qu'il en fut ainsi. On sait aussi qu'on le railla et qu'on le moqua partout où il se rendait. On le prenait pour un meltor, les plus misérables des chevaliers, mais Beram était fier de caractère, et fier de sa monture, en sus. Il rectifiait le badaud : on ne traite pas de simple meltor un authentique meltreka ! On se gaussait davantage. Les manants se procuraient des chats. Les bonnes femmes fermaient à clef la porte du garde-manger. Ah, quoi ! Allait-on laisser les rats envahir la cité ? S'il est nombre de guerriers qui n'auraient pas hésité à frotter quelques oreilles, voire à fendre en deux quelques langues coupables de médisance, Beram n'en faisait pas partie. Beram n'était ni petit, ni chétif, ni pleutre, mais il était un chevalier noble et bienséant, qui ne se mettait en courroux que contre un ennemi cruel et digne de lui. Avec les sots, il savait être magnanime, et il avait appris depuis longtemps à ignorer les rieurs. Ah, bon, si vous insistez… Peut-être une ou deux fois un poing rencontra-t-il un nez. Peut-être bien Rongesang, un peu moins vertueux - eh, quoi, n'était-il pas un rat ? -, vengea-il à l'occasion l'honneur de son cavalier*. Il se peut que quelques culottes aient été rongées, et peut-être quelques provisions entamées. Mais de ces détails, je ne dirai rien de plus, car ce ne sont, après tout, que broutilles et pailles au vent. Qu'il suffise de savoir que Beram était noble et juste et Rongesang courageux et rusé, qu'ils défendirent nombre de causes honorables, qu'on les remercia bien mal et qu'on les brocarda souvent, et si cela vous donne envie de rire de nouveau, c'est que vous avez le coeur bien dur et l'âme bien grise, car je n'ai, moi, jamais rien connu de plus triste qu'un homme juste qu'on paye d'injustice.
Peut-être un Dieu prit-il Beram en pitié. Peut-être un Gardien voulut-il d'une chiquenaude sur l'Histoire rétablir un équilibre branlant. Peut-être le Chevalier au Rat et sa fière monture furent-ils les seuls artisans de leur grand destin. Au nord, au terme d'une guerre longue d'un siècle, la cité de Coeur-la-Lune était assiégée. Vous n'en avez jamais entendu parler ? Ah, c'est qu'elle a disparu depuis longtemps. Sachez seulement qu'elle était grande et décadente, que le mal en avait fait son foyer. Il y régnait un tyran. Ses habitants avaient la passion du lucre et des vices les plus divers. Ceux qui naissaient riches mouraient fielleux. Ceux qui naissaient pauvres mourraient malades. Il fallait être femme fort laide pour ne pas être violée. Il fallait être bien infirme pour ne pas être enrôlé de force. On ne vit jamais de remparts plus hauts, plus larges, plus solides et mieux conçus qu'à Coeur-la-Lune, et nulle armée n'en était jamais venue à bout. Dix mille hommes encerclaient la cité quand Beram arriva. Il passa devant les tombes de nombre des Chevaliers les plus forts et les plus fiers de son temps. Il contempla la citadelle, qui luisait sous les étoiles d'une clarté magique et enchanteresse. Dix jours, il observa la bataille qui faisait rage du lever du soleil jusqu'à son crépuscule. Il y avait là des régiments de dragonniers, qui étaient la cible des puissants mages de Coeur-la-Lune qui les fauchaient en plein vol et les faisaient tomber comme des pierres. Il y avait aussi des hordes de cavaliers, et leurs montures glissaient dans de terribles pièges conçus par les maîtres-alchimistes de la cité, et ils finissaient éventrés. Il y avait même des monteurs de loups, mais leurs nobles bêtes étaient la cible des sorciers et ils se dérobaient et se retournaient contre leurs maîtres qu'ils dévoraient en hurlant. C'était une guerre fort laide, et Beram en conçut une redoutable colère. Il proposa son aide aux dragonniers. Ils lui rirent au nez et à celui de Rongesang. Il proposa son aide aux cavaliers. Ils le bafouèrent, ainsi que sa monture. Il proposa son aide aux monteurs de loups. Ils le tournèrent en ridicule, de même que le rat. La colère de Beram s'embrasa, mais il ne répondit pas aux moqueurs. Personne, sans doute, ne le vit s'agenouiller et tendre la main droite dans laquelle grimpa Rongesang. Personne, sûrement, ne le vit murmurer un long discours dans la minuscule oreille rose. Personne, c'est certain, ne prêta attention au rat qui traversa le champ de bataille, bondit lestement sur les corps, sauta par-dessus les flaques de sang, et fila droit sur les remparts. Personne, j'en suis sûr, ne vit Rongesang s'engager dans l'orifice d'un boyau d'écoulement dans lequel pas un homme n'aurait pu glisser la main, dans lequel pas un dragon, pas un cheval, pas un loup n'auraient pu entrer. Combien de temps dura la mission de Rongesang ? Nul ne le sait, car nul ne prêtait attention à Beram. Il ne prit pas part au combat. Le jour, il priait au chevet des mourants. La nuit, il demeurait assis sur une pierre et aiguisait son épée. Au retour de Rongesang, il le prit de nouveau dans ses mains, mais cette fois ce fut lui qui écouta. Le rat couina et grinça des dents, et quand il eut terminé, Beram prit son épée et se mit en route. À l'écart du champ de bataille, Rongesang avait trouvé un passage jusqu'ici ignoré. Beram l'emprunta, et en un tournemain il fut en plein cœur de la cité. Je suppose qu'il tua de nombreux soldats. Je suppose que Rongesang fit honneur à son nom. Je suppose qu'ils furent tous les deux nobles et courageux et justes et rusés, car ils furent bientôt tous les deux dans la grande salle du trône, toute pavée d'argent et aux murs sculptés et décorés de pierre de lune. Ils affrontèrent le tyran et Beram lui trancha la tête vite et proprement, sans le laisser parler, car les chevaliers ne laissent les tyrans tenir leurs discours perfides que dans les contes, or ceci est une histoire vraie.
Voilà la fin de mon récit : Beram-au-Rat et Rongesang prirent à eux seuls Coeur-la-Lune, qui était assiégée depuis un siècle. Sans un mot ni mauvais ni mesquin, ils tournèrent en ridicule dix mille soldats et chevaliers, et prouvèrent qu'il est possible de faire de grandes choses, même avec de petits moyens. Si cette histoire était un conte de barde, je vous dirais que les dragonniers, les cavaliers et les monteurs de loups rendirent visite au chevalier et fléchirent le genou devant lui pour lui prêter allégeance. Je vous dirais qu'on supplia Beram-au-Rat de prendre la place du tyran, et que depuis la belle salle pavée d'argent il administra longuement et sagement la cité. Je vous dirais qu'il épousa la plus remarquable princesse de son temps, et qu'ils eurent une descendance admirable. Je vous dirais que Rongesang bénéficia d'une vie fort longue, et qu'on ne fut plus jamais autorisé à chasser les rats à Coeur-la-Lune. Mais de tout cela, je ne sais rien, car, après tout, je ne suis qu'un barde tout juste bon à inventer, même s'il m'arrive, à l'occasion, de raconter une histoire qui s'est véritablement passée.

* NdT : Jeu de mots intraduisible : dans le texte d'origine, on utilise le mot rekaen, créé sur la base de losetymen (de losetym, cheval, avec la particule -en qui désigne un homme) qui signifie cavalier mais ferait donc référence, sur la base de reka, rat, au cavalier d'un rat, mais rekaen rappelle aussi le mot reken, qui signifie désigne le lichen, qui s'accroche en dépit de tout, ou peut signifier “croûte blanche” (rek, croûte et kaen, blanc), un terme qu'on utilise pour désigner soit quelque chose de mal fait, d'anormal (un pain mal cuit) ou au contraire de particulièrement délectable (un pain à la mie blanche et à la croûte claire, que ne consomment que les plus fortunés).