Textes, mythes et légendes l'Alakh'Sun




Le Portrait


n raconte qu'à Laiirna, à l'époque où l'Université régnait sur des terres et des mers plus vastes que les empires des anciens temps, un marchand nommé Alior' eut en sa possession une pierre précieuse dotée de stupéfiants pouvoirs. Il en avait fait l'acquisition lors d'un voyage en Andyr auprès d'un vieil aveugle vendeur de brimborions. C'était un rubis énorme, de la taille d'un oeuf de caille. On dit que par son simple frottement avec une étoffe de soie jaillissaient des étincelles qui se transformaient en or pendant quelques instants avant leur dissipation dans l'air.
Alior' avait usé et abusé de la pierre pour obtenir moult arrangements de négoce en sa faveur et acquérir les richesses les plus extravagantes. Il était arrivé à amasser tout ce qu'un artisan qui vit de sa forge ou de son four mettrait deux mille ans à obtenir à la sueur de son front. Il n'y avait rien qu'il ne possédât : écuries somptueuses et alezans vigoureux, étagères couvertes de porcelaine et d'argenterie luisante, caves remplies du meilleur vin à en saouler tout Laiirna pendant trente-huit jours et trente-huit nuits.
Mais Alior' convoitait en secret la plus belle chose qui fut au monde, et qu'il n'eût point encore entre ses mains : la fille du Haut Mage, Ellenaria. On dit qu'elle était d'une beauté si pure que les oiseaux s'arrêtaient de chanter pour la regarder et que le soleil brillait un peu plus fort chaque fois qu'elle se promenait dans les jardins du palais.
Un jour où l'image de la jeune fille obséda trop pleinement ses pensées de jour et ses rêves de nuit, Alior' se rendit au palais et demanda audience au Haut Mage. Ce dernier était un vieil homme las et désabusé, mais inquiet pour les finances du royaume. Il savait que celles-ci allaient en s'amenuisant jour après jour à cause des guerres et des famines qui avaient alourdi les cœurs et les cimetières. Lorsque le marchand lui assura qu'il pouvait rendre à Laiirna la splendeur de son passé glorieux et panser les plaies de ses habitants en construisant hospices, moulins et greniers, le Haut Mage tendit une oreille attentive. Mais il n'était point sénile et savait qu'un riche ne donne que pour recevoir. Alors il demanda droit dans les yeux où Alior' voulait en venir pour lui-même et pourquoi il se permettait une telle débauche de générosité. Le marchand ne requit qu'une maigre condition à tout cet étalage de promesses dont la réussite de sa propre richesse devait assurer la tenue : la main de sa fille. Le Haut Mage parut pensif, mais n'hésita pas longtemps. Il accepta le marché : si les coffres de la ville étaient remplis d'or avant un mois, il célébrerait lui-même la noce.
Les semaines passèrent, et l'argent s'amoncelait aux pieds du Haut Mage. Au bout d'un mois, il dut constater que le marchand avait tenu parole et il annonça officiellement les épousailles. Toute la bonne société de Laiirna fut réunie en ce jour de fête et d'allégresse où l'on honora Alior' comme un prince. On le surnomma "le Mage Doré", on loua son dévouement et envia sa réussite. Mais si l'on prêtait au marchand quelque pouvoir magique, personne ne connaissait le secret de la pierre ni ne se doutait qu'il n'avait en rien réduit sa fortune pour sauver celle du peuple. D'ailleurs, quelle importance ? Les enfants ne mourraient plus de la peste, voilà tout.
Mais si le bonheur était palpable dans les venelles de Laiirna, il avait disparu du visage d'Ellenaria. Elle n'était pas heureuse. Elle avait ri et bu à la noce avec les autres, estimant que le salut de sa ville natale valait bien le sacrifice de son cœur, mais elle n'aimait pas Alior', et elle comprit vite qu'Alior' ne l'aimait pas. Lui qui l'avait si ardemment désiré de tout son corps et de toute son âme, il n'avait cure de se soucier d'elle, maintenant qu'il l'avait entre ses murs. Il l'avait achetée comme une chose, il la possédait et, par ce fait même, ne la désirait plus. Cela le rendait triste. Pourquoi, se lamentait-il, n'es-tu pas heureux d'avoir pour épouse la plus belle femme du monde ?
Or voilà qu'un jour un artiste venu de par delà l'océan se présenta à la cour et proposa au Haut Mage de peindre les plus hauts dignitaires du royaume contre quelques tales d'argent. Le Haut Mage fit convier Alior' et Ellenaria à l'une des séances de pose et émit le souhait que le portrait fût placé, suprême honneur, en haut du grand escalier de la chambre du Conseil de l'Université.
Le peintre mit trois mois à dessiner les esquisses et six mois de plus pour finir la toile. Une cérémonie fastueuse fut préparée pour présenter l'œuvre à la cour. Lorsqu'on souleva le voile de lin qui couvrait le chevalet, on entendit des cris d'émerveillement et tous se bousculèrent pour s'approcher de la peinture sublime. Mais Alior' était resté sans voix. Il regardait, bouche bée, le portrait de sa femme. Une ondée bienheureuse lui mouilla les yeux. Et il comprit que la beauté ne rend pas heureux celui qui la possède, mais celui qui l'aime.

Extrait du Livre du Chapeau Rouge.