Ecrits, mythes et légendes de l'Edanel




"(...) Ainsi, comme nous le faisions remarquer il y a quelques temps dans un colloque interdisciplinaire consacré à l'Edanel, nous pensons qu'il y a matière à comprendre ce pays à travers une étude comparée, chronologique et analytique des légendes et des mythes que l'on a pu y récolter. La compréhension par les mythes n'est pas forcément acceptée par la communauté universitaire, notamment par les historiens et les économistes, mais l'idée a suscité de l'enthousiasme chez les psychologues et les sociologues, qui ont mis à notre disposition aussitôt leurs archives.
Nous avons été, disons-le, surpris par la quantité de légendes et de mythes que nous avons découverts. L'Edanel est une mine d'or pour les mythologues - c'est du moins l'impression que l'on a au premier abord. En fait, nous nous sommes aperçus au fur et à mesure de nos recherches que, si les légendes nées en Edanel sont très nombreuses, ce que j'ai pu nommer dans mon livre La légende-schéma le "tronc-légende" est plutôt étroit. Nous avons répertorié trois grands troncs principaux, qui se ramifient en diverses branches.
Il y a tout d'abord le tronc dit "épique" : l'ensemble des légendes narrant les hauts faits de chevaliers morts depuis longtemps, de belles prêtresses et de monstres répugnants ; nous pensions d'abord que ce tronc était divisé en deux parties distinctes - hauts faits des nobles et aventures des prêtresses - étant donné la place des femmes en Edanel, mais nous nous sommes rendu compte que ces légendes étaient destinées aux oreilles des nobles, via les troubadours (on ne parlera pas de "bardes" concernant l'Edanel, car les bardes oneiriens se caractérisent avant tout par leur liberté de parole et d'action qui n'est absolument pas comparable en Edabel), et que ces dits troubadours flattaient leur public en le mettant sur un pied d'égalité avec la hiérarchie du culte. Cela explique d'ailleurs l'importance de la branche des légendes qui raconte comment une prêtresse fut sauvée jadis par un preux chevalier des griffes d'un quelconque dragon ou autre wyverne.
Le deuxième tronc, nous l'avons appelé "maudit", car il rassemble les légendes qui portent les méfaits de la Magie - appelée Pourriture en Edanel. Ces contes sont les plus populaires, car ils sont vulgarisés par le culte : en effet, lors de chaque cérémonie cultuelle (à laquelle tout le monde, hormis les esclaves, est tenu d'assister sous peine de représailles), une prêtresse fait un prêche au cours duquel revient constamment la dénonciation de la Pourriture et des atrocités qu'elle commet.
Enfin, le troisième tronc de légendes que nous avons mis à nu concerne plus précisément les mythes fondateurs de l'Edanel, c'est-à-dire ceux qui sont relatés par les textes sacrés. Bien entendu, personne ne se risquerait à romancer ce qu'enseignent ces textes - ils doivent être récités tels quels - et, par conséquent, ce tronc de légendes est dérivé. On trouve particulièrement parmi eux la figure récurrente d'un objet sacré, que mentionnait le Grand livre de la fondation, la larme que versa Korin lorsqu'elle vit que beaucoup d'hommes et de femmes continuaient à adorer les "faux dieux". Nous n'avons pas compris, d'ailleurs, pourquoi une telle place a été laissée à cette larme, qui est à peine évoquée dans les textes sacrés ; toujours est-il que ces légendes lui prêtent de grands pouvoirs, notamment des pouvoirs de guérison, ainsi que la vertu de pouvoir montrer la vérité à qui la tient, et qu'elles font référence à une quête mystérieuse menée par un certain Ordre de Korin, vraisemblablement un groupe de prêtresses et de leurs seigneurs qui désirent convertir pacifiquement Oneira.
Le lecteur averti notera que nous n'avons aucunement parlé de légendes qu'il connaît : rien sur les atrocités commises par la Volonté de Korin, ou sur cet ordre de seigneurs désirant s'affranchir de la théocratie, etc. En effet, de telles légendes ne circulent pas en Edanel - ceux qui oseraient les transmettre seraient certainement tués aussitôt. De ce fait, nous n'en parlerons pas, car elles ne permettent pas de comprendre comment fonctionnent les mentalités de l'Edanel, mais plutôt d'examiner la façon dont une population différente et marginale est diabolisée par l'imaginaire collectif. (…)"

Le Chevalier Longbattant et le Griffon


Cette légende - dont nous ne présentons qu'un extrait - est l'exemple parfait, selon nous, du tronc épique du corpus légendaire edalien. Elle est à la base bien plus longue que nous la reproduisons ici - les coupures, indispensables, sont indiquées. Notons le style pesant et ampoulé, bien révélateur d'un certain mode de pensée. La légende est à l'origine destinée à être chantée, non écrite, en edalien, qui est une langue plutôt musicale ; que le lecteur ne perde pas de vue que ce texte ne rend en rien la dimension esthétique initiale de l'œuvre.

(…) Le Chevalier sentit alors son cœur brisé,
Et désespéré erra trois jours et trois nuits
En son château où n'était plus
Celle qui éclairait de ses pas lumineux
Les sombres couloirs et les puits profonds
Où croupissent ceux qui le méritent.

(…) Au bout de trois jours et trois nuits
Un vieil homme se présenta à lui,
Comprenant sa peine et la partageant,
Car nul ne pourrait ignorer la peine
D'un autre en détresse, s'il est enfant de la Déesse,
Et il le mit cependant en garde
Contre le désespoir, car il est mauvais
De perdre confiance en la bonté de la Déesse,.
Il lui enseigna que son adorée avait été ravie
Par un monstre fulminant et ailé,
Dont les griffes et les dents étaient sans pareilles,
Dont l'ombre plongeait un village dans la nuit,
Dont le cri faisait trembler les montagnes,
Dont le nom avait été jadis maudit par Korin,
Car le griffon est fils de la Pourriture. (…)

Le Chevalier vit la sagesse de ces paroles,
Et il décida alors, avec un courage inégalé,
De partir en quête de sa bien-aimée,
Sur la disparition de laquelle il avait versé
Plus de larmes que n'en peuvent contenir les mers.
Il fourbit son fougueux destrier Tranchebrise,
Qui était le plus fier et le plus beau des animaux,
Et dont le pas surpassait tous les autres en vélocité,
Il empoigna ses armes, Cruellemort son épée et l'épée
De ses ancêtres, ces preux chevaliers, Dorrance son fléau, (…)

Sans nous attarder plus longtemps, résumons brièvement la suite : le chevalier part en quête de sa bien-aimée à la poursuite du griffon, il se dirige par conséquent vers les monts Kahargal, et en chemin rend des services à diverses personnes. Arrivé dans les Kahargal, il combat le monstre et le tue, lui-même étant aux portes de la mort. Alors la prêtresse pleure sur son corps affaibli, et un miracle se produit : il regagne ses forces (ce miracle est ambigu d'ailleurs : difficile de savoir s'il est le fait de Korin ou de l'amour, qui est presque incarné ici). La prêtresse lui affirme alors qu'elle l'aimera toujours, et ils vivent un amour éternel.

Le pauvre semeur


Nous reproduisons ici dans son intégralité - relative, puisqu'il n'y a pas de version fixée par écrit de cette légende - un exemple de légende dénonçant les méfaits de la Pourriture. On notera la façon dont le récit diabolise a priori la figure du Mage.
Jehann menait une vie tranquille. Paysan, il vivait paisiblement avec sa femme et ses trois filles, et suivait en tout les enseignements que la Très Grande Korin a dispensés aux hommes. Un beau matin, alors qu'il se rendait à son champ, dans lequel il faisait pousser des céréales, qui sont, comme nous le rapporte la Prophétesse Jaha, le principe de la Terre, fille de Korin, afin de nourrir sa famille, champ que la mère de sa femme avait légué à celle-ci, Jehann remarqua des signes étranges. Sur le chemin étaient tracés des symboles effrayants, maléfiques, qu'il ne comprenait pas. Les arbres bruissaient, alors même qu'il n'y avait pas de vent. Et plus il s'approchait du champ, et plus la lumière du soleil, l'astre-œil de Korin, était voilé, signe qu'une volonté perverse était à l'œuvre. Jehann n'écouta que les paroles de notre Grande Déeese, qui nous apprend à ne pas éprouver la peur ailleurs qu'en face de sa volonté, car toutes les autres peurs sont des sentiments trompeurs que les faux dieux envoient aux mâles faibles pour les tromper, et il continua d'avancer en récitant des prières qui le protégeaient de murmures tentateurs qui bruissaient à ses oreilles.
Arrivé à son champ, il découvrit de véritables horreurs. Un autel se dressait au centre, sur lequel, comble de l'horreur, une femme était enchaînée, les vêtements souillés de sang, alors qu'un être, un mâle impur, se tenait au-dessus d'elle et lui faisait subir des outrages infamants. Cet être avait des pattes et des bras couverts d'écailles, tel un dragon, ces créatures enfantées par les dieux usurpateurs, et sa bouche était un puit de noirceur d'où sortaient des blasphèmes, et dans ses yeux roulaient des globes de mort. Lorsqu'il aperçut Jehann, il se mit à proférer des incantations impies, et il lança sur lui des éclairs crépitants.
A son réveil, Jehann était un autre homme. Il avait les mains en sang, et à ses côtés gisaient ses filles et sa femme, qu'il avait torturées.
Voilà, voilà pourquoi la Pourriture doit être éliminée ! Elle détruit la part de civilisation dans le mâle, elle fait de tous des animaux, elle combat Korin et veut que tous ses fidèles disparaissent dans les souffrances les plus terribles ! La Pourriture veut que le père égorge la fille, l'esclave la prêtresse, l'enfant la mère ! La Pourriture est le poison qui corrompt les barbares, la force destructrice qui a créé les cultes des dieux impies ! Face à la Pourriture, seule votre foi en Korin peut vous sauver ! Jehann était trop faible, sa foi vacillante. Rappelez-vous de son histoire, et de ses crimes.

Extrait de l'introduction au livre
Pour une étude scientifique des légendes : l'exemple de l'Edanel,
par La'Beilinar, professeur à l'Université de Laiirna.