Les cités libres d'Ar'Kahargal




i l'organisation politique de l'Ar'Kahargal surprend celui qui la découvre pour la première fois, en raison du mélange de traits archaïques (la domination presque tribale de petits seigneurs de guerre en lutte permanente, les conflits internes dont les buts sont souvent territoriaux, etc.) et plus avancés (structures de pouvoir qui se contrebalancent, grandes chartes acceptées et respectées par tous…), l'étonnement, voire l'incompréhension, ne cesse de croître lorsque la question des trois grandes cités libres est abordée. Le nombre d'étudiants - dont nombre d'anciens aujourd'hui présents dans cette salle - qui, malgré la meilleure volonté du monde, se sont retrouvés perdus au bout d'une heure consacrée à ce thème durant les deux décennies durant lesquelles j'ai eu l'honneur de parler de l'Ar'Kahargal au sein de cette Université, est probablement très impressionnant. (rires dans l'assistance).
Le sujet de ces cités libres est absolument fascinant : comme il se doit, il est donc particulièrement complexe de s'y retrouver. En guise d'adieu - puisque, je le rappelle au cas où il se trouve parmi vous des âmes égarées qui ignorent l'objet de cette grand-messe, il s'agit ici de la cérémonie organisée gracieusement par le département des Etudes Oneiriennes à l'occasion de mon départ en retraite - je souhaiterais faire part de quelques observations sur les trois cités libres de l'Ar'Kahargal, Dir'Arch, Sheloka et Kimora. Je ne voudrais pas endormir mon auditoire, comme cela a pu arriver durant quelques cours (rires), aussi vais-je tenter d'être bref et de m'en tenir à l'essentiel en cherchant à montrer combien nos connaissances sur ces cités ont progressé durant la dernière période.

ir'Arch
, Sheloka et Kimora sont de nos jours considérées comme les perles de la Mer d'Oivan et il est plausible que tous ici nous ayons déjà visité l'une ou l'autre de ces cités - et ceux qui ne l'ont pas encore fait feraient bien de songer à y aller, encore que je sois persuadé que l'image de Kimora ne quitte pas l'esprit des plus jeunes d'entre nous (rires).
Mais leur richesse, leur splendeur et leur éclat ne sont pas immémoriaux, comme les gestes officielles tendent parfois à le faire accroire. L'essor des trois grandes cités date en fait de la fin du huitième siècle, lorsqu'elles rejettent, à peu près à la même époque (cette concomitance était due, comme j'ai pu le démontrer il y a quelques années, par les liens, notamment matrimoniaux, qui unissaient les grandes castes marchandes de ces villes côtières), le pouvoir seigneurial qui était - et qui est toujours - la norme dans le pays.
Les marchands, à cette époque, sont particulièrement actifs au sein des trois cités et commercent autant que possible avec les villes côtières des pays alentour. Mais leurs ambitions s'opposent à la vision que je n'hésiterai pas à qualifier de passéiste des seigneurs locaux, centrée sur l'intérieur, les querelles seigneuriales, les revenus de la terre et le jeu du Conseil. Les seigneurs n'avaient aucune attirance pour le commerce avec l'étranger, quand bien même cela signifiait pour eux accroissement des revenus grâce à des taxes très lourdes et très diversifiées (il me suffira de citer cette détestable taxe, à Dir'Arch, sur les mâts des navires qui, bien entendu, frappait surtout les navires marchands les plus performants et qui constituait un frein considérable à la constitution de flottes marchandes d'ampleur).

eci explique les révoltes de la fin du huitième siècle. Comprendre pourquoi le Conseil a laissé trois cités, déjà fort riches et très peuplées, s'émanciper de la tutelle des seigneurs et pourquoi les tentatives de reconquête ont échoué à Dir'Arch et Sheloka (l'ancien seigneur de Kimora n'a rien tenté en ce sens et a préféré oublier cette ancienne possession, perdue au fond de l'Al'Muk), est plus difficile et a constitué un thème central dans les recherches menées sous ma direction durant la dernière décennie. Je vais résumer sommairement les conclusions auxquelles nous sommes parvenus.
Tout d'abord, les élites marchandes des cités s'entendaient alors très bien entre elles (je renvoie à la question des liens que j'ai abordée précédemment) et la solidarité entre les villes a joué à plein : lorsque l'indépendance d'une cité était menacée, les deux autres faisaient de leur mieux pour les aider.
Ensuite ces mêmes élites, qui avaient pris le contrôle des cités, ont eu l'intelligence de montrer à l'ensemble de la population qu'il était préférable pour tous de développer autant que possible le commerce à l'échelle du continent - donc de ne jamais retourner dans le giron d'un seigneur aux vues étroites et aux conceptions étriquées. La Grande Pétition de Sheloka, dont on a pu établir avec exactitude la date (elle a été rédigée en 869, donc bien après ce que l'histoire officielle de la cité le proclame), le montre avec la plus grande clarté.
Enfin les cités ont su passer des alliances avec certaines factions seigneuriales (et c'est un point qui est totalement passé sous silence par les histoires officielles), de manière à disposer dès l'origine de défenseurs au Grand Conseil. Ces alliances ont bien évidemment été multiples : ainsi en 798, Sheloka a soudoyé certains seigneurs des monts Sykarion pour qu'ils attaquent d'autres seigneurs qui fomentaient une expédition contre la ville. Je ne vais pas multiplier les exemples mais je rappelle tout de même que lors de la grande querelle autour de la question royale dans les années 840-843, les cités ont soutenu le parti royaliste, ayant bien compris leur intérêt.
Ce soutien a d'ailleurs eu des conséquences tout à fait profitables pour les trois villes, puisqu'elles ont largement bénéficié de la Paix du Roi en devenant désormais des acteurs du Grand Conseil : on peut donc dire qu'en 843, Dir'Arch, Sheloka et Kimora deviennent indépendantes de tout seigneur de droit, ce qui entérine une situation de fait datant de plus d'un demi-siècle.

e me permets, à ce stade, de faire un commentaire sur la situation actuelle des cités libres, en lien avec ces remarques. Il faut noter que les élites urbaines, qui se sont différenciées (il y a peu de rapports entre le patriciat de Sheloka et les chefs des confréries de Kimora, par exemple, que ce soit par le statut social ou les activités), se sont aussi éloignées : désormais les liens entre les membres des élites des trois villes sont rares. Cela ne signifie pas que les relations entre les cités aient cessé, mais la solidarité des débuts n'est plus de mise : les trois cités expriment généralement leur communauté d'intérêts face aux autres factions politiques dans le cadre du Grand Conseil, mais le reste du temps la concurrence fait rage entre elles.
Le "pacte social" avait permis de souder la population urbaine a différemment évolué, mais il n'est dans aucun cas resté le même. Sheloka présente le profil le plus éloigné des origines, puisque la société s'est clairement décantée en castes et en groupes distincts. Une poignée de grandes familles, très anciennes et souvent à la tête de guildes marchandes, possède la mainmise sur la plus grande partie du pouvoir municipal. Des solidarités sociales existent malgré tout, en particulier au sein des guildes. Je tiens toutefois à signaler qu'il a récemment été établi par un jeune chercheur de cette Université que la structure des guildes et leur fonction de lien social entre individus se retrouvent dans les trois cités et que l'on retrouve en elles des traits datant du huitième siècle : l'évolution n'a donc pas été si radicale ni si différenciée que nous avions pu le penser auparavant.
Quant à la position des trois cités libres au sein de l'Ar'Kahargal, elle s'est beaucoup renforcée ; Dir'Arch, Sheloka et Kimora sont désormais des acteurs majeurs au sein du Grand Conseil - leur richesse n'y étant pas étrangère, bien entendu - et les principaux dirigeants de ces villes sont aussi écoutés que les plus puissants seigneurs. Les cités s'affrontent sur le plan commercial mais parlent généralement d'une même voix au Grand Conseil, plaidant toujours la cause du commerce et de l'ouverture sur le reste d'Oneira : indiscutablement ce sont elles qui ont été les principaux artisans du rapprochement de l'Ar'Kahargal avec Illéranyne.
En somme la puissance des cités libres n'a cessé de croître. Elles sont de fait des pôles incontournables de pouvoir en Ar'Kahargal - et des pôles commerciaux incontournables à l'échelle d'Oneira, cela va sans dire.

e ne m'étendrai pas sur la vocation marchande de ces villes puisque je pense avoir suffisamment assommé chacun d'entre vous avec cet aspect des années durant (rires). Je vais donc conclure - ne croyez pas que les soupirs de soulagement poussés au fond m'aient échappé (rires) - sur un aspect de la concurrence que se livrent les cités (aspect parfois négligé dans nos travaux de recherche). Nous avons en effet eu tendance à privilégier la concurrence commerciale sous toutes ses formes et à nous désintéresser de ce qui paraissait plus anecdotique, relevant plutôt du folklore urbain que de la recherche. Mais il me semble que nous devrions - ou plutôt, que vous, chers collègues et amis, que vous devriez - porter une attention plus soutenue à ce que nous appelions folklore, car il est en fait très certainement révélateur des mentalités des élites urbaines, et au-delà des mentalités des populations des grandes cités de l'Ar'Kahargal.
J'évoque là, bien entendu, la propension des grands marchands et des membres les plus importants des communautés à se faire construire des palais plus vastes, plus imposants, plus ornementés, plus étincelants, plus richement décorés, plus splendides que tous ceux qui existent. Les demeures des princes marchands n'ont pas d'égales en Oneira, sinon de manière très ponctuelle. Les cités libres sont des centres de création et des viviers d'artistes sans équivalent : les plus grands sculpteurs, peintres, architectes ou orfèvres s'y trouvent, car c'est là que leurs compétences sont requises le plus souvent et le plus grassement rétribuées. De véritables compétitions s'engagent d'ailleurs parfois pour engager tel ou tel artiste particulièrement réputé, et certains s'enrichissent considérablement. Au de-là des palais, il faut aussi mentionner les grandes fêtes organisées régulièrement, à titre public ou privé, les bâtiments municipaux, les places… mais aussi la décoration extérieure de toutes les maisons, même dans les quartiers les plus pauvres ou les plus mal famés.
Pourquoi cette débauche de luxe, ces sommes folles englouties dans le décorum, quel que soit le niveau social des habitants des villes ? Pour nous, habitants de l'Alakh'Sun, où être raisonnable est une qualité incomparable, tout cela est incompréhensible - ce qui ne signifie pas que nous soyons incapables de goûter au charme inégalé de Kimora, à la majesté de Sheloka et à la grandeur de Dir'Arch.
Il s'agit, à mon sens, d'une manifestation de la compétition à laquelle se livrent ces trois cités, déplacée sur un terrain assez particulier, et qui a pour conséquence l'union de tous les habitants vers un but commun : écraser les autres villes par la splendeur et l'éclat. L'objectif est tout simplement de montrer à Oneira tout entier que, de manière incontestable, c'est sa ville qui est le joyau dont les autres ne sont que l'écrin. Ce patriotisme d'un genre particulier m'apparaît comme une des principales clefs de la compréhension des mentalités des cités libres et je pense que son étude en profondeur, loin d'aboutir à des résultats superficiels, permettra d'éclairer sous un jour nouveau nos connaissances sur la question.

aintenant que j'ai tracé la route des recherches pour les années à venir, prouvant ainsi que mon pouvoir de nuisance est loin d'avoir disparu (rires), il me reste à vous souhaiter de fructueuses découvertes et des débats passionnants. Quant à moi, je vous reverrai certainement au cours de nombreuses réunions dans lesquelles vous me ferez jouer le rôle de l'autorité que l'on convoque mais que l'on ne laisse point parler (rires). En attendant, et cela ne surprendra personne, je prends des vacances bien méritées… en Ar'Kahargal ! Ce fut un plaisir de travailler avec vous durant toutes ces années. (Applaudissements)

Discours de départ du professeur émérite Gem'Martus
du département des Etudes Oneiriennes de l'Université de Laiirna.