Sheloka, Cœur d'Oivan




ulle part en Oneira les volumes d'échanges de marchandises et d'argent n'égalent ceux qui ont cours à Sheloka. Non que les marchés de Sheloka soient exagérément vastes : à vrai dire, leur taille n'est guère différente de ceux de Dir'Arch ou de Kimora. Les dimensions du port ne déparent pas non plus par rapport aux concurrentes de la ville.
La particularité de Sheloka n'a en fait rien de matériel : elle découle de l'invention par les marchands de cette cité, peu après l'accession à l'indépendance, de mécanismes complexes facilitant grandement les échanges à grande échelle, sans que les produits ou les monnaies échangées soient présents. Ces procédés révolutionnaires, jalousement conservés par quelques très puissantes confréries propres à la cité (les échangeurs et les compteurs, métiers qui ne se retrouvent qu'ici) et protégés par d'autres corps de métier (archivistes et juges), assurent la prééminence de Sheloka en terme de commerce international.

e retrouvent à Sheloka tous ceux qui désirent écouler ou acquérir des quantités énormes de biens, quels qu'ils soient. Chaque type de produits dispose d'un bâtiment dédié. Le plus connu est sans doute la Halle aux Grains, où se retrouvent des représentants des pays, des grandes villes, des seigneuries, venus d'Oneira tout entier ; les accords qui y sont conclus se font sans que la moindre céréale n'apparaisse dans ce lieu, si riche et si propre que la présence d'un produit agricole y paraîtrait totalement déplacée. Pourtant, après que deux parties soient parvenus à un arrangement, des quantités fantastiques de grains sont acheminées. D'après Gem'Martus, universitaire de l'Université de Laiirna, la Halle aux Grains peut être considérée comme un pivot d'Oneira dans la mesure où la plupart des famines sont évitées en ce lieu.
Le même processus se répète pour les autres marchandises : matériaux de construction, bois, laines et cuirs, minerais, sel et bien d'autres, mais aussi produits finis tels que les vêtements, les salaisons, les meubles, les armes, les poteries, le vin, etc. Bien entendu, dans certains cas les échanges ne sont pas conclus sans que l'acquéreur ignore tout du produit qu'il cherche à se procurer et les vendeurs apportent avec eux des échantillons. Il faut toutefois noter que les produits les plus réputés, comme les pièces de vaisselle réalisée par les potiers de l'Arkfeld, ne s'achètent pas sur la foi d'échantillons mais sur leur nom, et il est considéré comme insultant de demander des pièces pour juger dans de tels cas (des rixes violentes peuvent d'ailleurs en découler).

es tractations se mènent sous la surveillance d'un échangeur qui rédige à la fin des négociations un contrat ratifié par les parties en présence et sur lequel il appose son sceau personnel - sceau qui témoigne de son statut. Ce contrat est rédigé en quatre exemplaires : un pour le vendeur, un pour l'acheteur (s'il y a des partenaires multiples, des copies supplémentaires sont réalisées) et deux qui sont stockés dans les archives municipales, les archives étant dédoublées pour limiter les risques de pertes en cas d'incendie ou d'inondation. Il garantit que personne ne cherchera à trahir l'accord conclu.

n effet, en cas de litige autour d'un contrat, celui qui s'estime lésé peut porter l'affaire devant le Tribunal commercial de Sheloka. Les juges peuvent requérir auprès des archivistes toutes les pièces qu'ils estiment nécessaires à l'affaire traitée. Chaque procès se déroule devant trois juges, désignés au sein de leur confrérie par tirage au sort, et les jugements sont sans appel.
En général, si l'accusateur parvient à démontrer qu'il a subi un préjudice, l'accusé se voit banni pour un laps de temps déterminé (parfois jusqu'à sa mort, dans les cas les plus graves) de la cité : ni lui ni ses représentants ne pourront conclure de contrats commerciaux à Sheloka durant toute la durée de la sanction. L'efficacité de cette peine découle du fait que la cité est le seul centre d'échanges à ce niveau et qu'elle est incontournable pour les affaires à grande échelle. S'en retrouver banni peut entraîner des complications commerciales considérables, d'autant plus que les condamnations sont publiques ; par conséquent, tous les acteurs présents à Sheloka savent que le condamné est indigne de confiance. Ils répugneront donc à s'engager avec lui dans un processus non garanti par la cité et feront une mauvaise publicité.
Les juges peuvent aussi infliger de lourdes amendes, à payer pour partie à Sheloka (la cité s'estimant victime d'un abus de confiance) et à l'accusateur. Leur montant s'élève au minimum au double du montant du contrat. Ne pas payer ces amendes entraîne un bannissement.

es sanctions, extrêmement pénalisantes, se veulent dissuasives. Il s'agit d'éviter toute rupture des contrats passés entre les marchands et la ville, et de montrer à tous ceux qui veulent échanger que Sheloka fait tout ce qui est possible pour garantir la sécurité des transactions, sans quoi la confiance dans la cité ne manquerait pas de chuter. Cela explique que les affaires portées devant les juges soient relativement peu nombreuses - d'où la fameuse et ancienne plaisanterie sur l'oisiveté des juges.
Malgré tout des jugements extrêmement sévères ont pu être prononcés par le passé. Ainsi, lors de la guerre qui a opposé le Roban et l'Ar'Kahargal de 994 à 1000, les juges ont banni le Roban durant deux années entières car l'armée du Roban n'avait pas honoré un contrat conclu avec des forgerons de Dir'Arch. En effet le Roban considérait qu'en temps de guerre tout accord passé avec un ennemi était caduc, mais tel n'est pas le point de vue en vigueur à Sheloka. D'après les juges, la cité ne s'immisce pas dans les querelles politiques, à l'intérieur de l'Ar'Kahargal comme entre les pays, et les ressortissants d'un pays en guerre contre l'Ar'Kahargal peuvent continuer à commercer dans la cité. Le bannissement, prononcé à l'encontre du Roban tout entier, a abouti à l'exclusion de tous les commerçants robanais durant deux ans, sanction qui a durement frappé une partie des négociants du pays. Lorsque la sanction s'est achevée, l'armée robanaise a d'ailleurs payé sa dette à Dir'Arch pour pouvoir revenir à Sheloka.

es échangeurs, les juges et les archivistes ont donc un rôle primordial à jouer dans les échanges, car leur présence et leur travail permettent d'accorder du crédit aux affaires conclues dans les bâtiments tels que la Halle aux Grains. Une garantie supplémentaire peut provenir du recours à un compteur. Les représentants de cette profession recueillent les sommes dues dans le cadre de contrats garantis par un échangeur (ils refusent en revanche de s'occuper de contrats non garantis) en espèces, voire parfois virtuellement ; ils accordent dans ce cas un crédit à l'acheteur, que ce dernier leur rembourse ensuite avec des intérêts.
La complexité du système se niche dans les réseaux d'échanges : il arrive qu'un compteur garantisse une série d'achats, de sorte qu'en définitive les sommes transférées sont faibles, tous les échanges sont effectués et le compteur reçoit de multiples bénéfices pour son rôle d'intermédiaire. Pour parvenir à ce type de transactions que l'on qualifie parfois de virtuelles, les compteurs ont tendance à se regrouper pour former des associations concurrentes et très puissantes.
Les activités des compteurs, perçues par les autorités de Sheloka, ne sont pas couvertes par la justice (au demeurant de mauvaises langues disent que les compteurs ne tiennent pas à ce que des juges mettent le nez dans leurs comptes en raison de la provenance de certains de leurs fonds…), mais ils parviennent toutefois à limiter les ruptures de contrats par des recours, lorsqu'ils l'estiment nécessaire, à des hommes de main, voire à la Guilde des Assassins. Par ailleurs les compteurs sont en général très liés aux principales familles marchandes des trois cités libres et leur causer du tort risque d'amener à des complications qu'il vaut mieux éviter.

es représentants de tous ces corps de métier font fonctionner depuis plus de deux siècles le système commercial de Sheloka qui lui assure une prééminence incontestable en la matière. En général la naissance de ce système est datée de la période d'accession à l'indépendance, en considérant que ce n'est qu'une fois débarrassée de la tutelle seigneuriale que la cité a pu mettre en place une justice propre. Cependant des études récentes ont démontré que des prémisses se discernent dès la première moitié du huitième siècle et vont même jusqu'à estimer que les acteurs de ce nouveau système ont joué un rôle majeur dans le processus d'émancipation de la tutelle seigneuriale.
Toujours est-il que le système a acquis la forme que nous lui connaissons aujourd'hui uniquement lorsque Sheloka est devenue une cité libre, sans doute vers l'extrême fin du huitième siècle (la loi qui instaure le Tribunal commercial date en effet de 798). Il est frappant de constater que c'est à cette période que la cité a incité ses deux consoeurs, Dir'Arch et Sheloka, à adopter une monnaie propre, la tale libre. Cette monnaie, dont la valeur suit celle de la tale oneirienne, a un cours légèrement supérieur (approximativement sept tales libres équivalent à huit tales oneiriennes). Le droit des pièces est similaire à celui des tales oneiriennes et précise le poids de la monnaie ; le revers porte l'emblème de la cité émettrice ou un symbole évoquant la liberté du commerce.
Les objectifs initiaux des cités libres par rapport à la tale libre sont controversés. Pour la plupart des chercheurs, les trois cités libres cherchaient à affirmer leur indépendance par rapport au reste de l'Ar'Kahargal et leur identité commune, fondée sur le commerce. Mais des spécialistes des questions économiques de l'Université de Laiirna considèrent quant à eux que le fait que ce soit Sheloka qui ait été le principal artisan de cette frappe à l'origine est significatif d'un projet économique réel de la part des grandes familles marchandes de la cité. Pour ces dernières, la tale libre aurait été également un moyen de stimuler les échanges avec l'extérieur en attirant d'autres devises et des marchands séduits par des taux de change favorables. Au-delà du but politique, il y aurait donc eu un but économique et commercial dans l'esprit de l'élite de Sheloka, puisqu'il s'agissait de mettre cette monnaie au service de leur système commercial et juridique en gestation. Mais ce point demeure l'objet de débats très vifs.

oncluons avec l'évocation rapide des évolutions récentes de la politique commerciale de Sheloka. Le Conseil de la cité a été rapidement intéressé à la dynamique qui s'est créée autour d'Illéranyne depuis quelques décennies, y voyant l'occasion d'étendre l'influence de la ville dans des régions jusque-là éloignées et plus ou moins hostiles.
Cela explique l'adoption, très tôt (dès 1024), du système de poids et de mesures dit de Suren par la cité libre et ses efforts au sein du Grand Conseil d'Ar'Kahargal pour leur généralisation tout le pays. Des représentants de Sheloka sont également en contact avec des membres du synode d'Illéranyne travaillant sur la question des poids et mesures et poussent à l'harmonisation totale des valeurs, qui constituerait pour la cité une opportunité de réduire les possibilités de litiges commerciaux. La position de Sheloka, très favorable à l'entrée de l'Ar'Kahargal dans le synode, s'explique donc pour l'essentiel par des intérêts bien compris.

outefois ce rapprochement avec Illéranyne ne va pas sans entraîner des changements moins consensuels. Ainsi le trafic d'esclaves souterrain qui a lieu dans les quartiers mal famés de la cité (sans la présence des esclaves, qui sont entreposés, dit-on, sur quelques petites îles proches) est-il de moins en moins accepté par les autorités municipales car Illéranyne condamne fermement l'esclavage. Les lieux de vente sont donc régulièrement visités par la garde municipale, parfois fermés. Ce durcissement vis-à-vis de l'esclavage résulte également des pressions qui s'exercent au sein du Grand Conseil d'Ar'Kahargal - le but étant pour le Grand Conseil de faire disparaître un point de friction qui pourrait entraver une alliance défensive contre l'Edanel. Bien évidemment cette évolution ne remporte pas les suffrages de tous ceux qui vivent de l'esclavagisme et les tensions croissent à Sheloka.

Extrait de Sheloka et le commerce, par Not'Iridalan.



Sheloka la Magnifique


Chère sœur,

Je t'écris de Sheloka, où mon mari devait se rendre pour affaires. N'ayant jamais vu les cités libres dont les voyageurs parlent tant, j'ai demandé à l'accompagner, et le moins que je puisse dire, c'est que je ne regrette pas d'avoir quitté ma vie à Loranyne.
Sheloka est une ville si impressionnante que je ne sais pas par où commencer. Peut-être tout simplement par le sentiment que j'ai éprouvé en entrant dans la ville. Nous sommes bien entendu arrivés par la mer et, de loin déjà, la ville exerce un attrait certain. La plupart des bâtiments sont blancs, y compris les toits (le climat n'étant guère humide, les maisons disposent souvent de terrasses sur leur toit), et cela crée une unité visuelle certaine, rompue seulement par quelques grandes bâtisses qui, elles, sont noires.
Lorsque j'ai mis pied à terre, j'ai vu que tout est construit en marbre, des palais aux maisons les plus humbles. Les taches noires sont soit des palais, soit d'immenses édifices publics, construits en marbre noir. Je ne pense pas que l'on trouve ailleurs en Oneira autant de marbre en un même lieu et je n'imagine même pas les sommes dépensées pour faire venir puis travailler toute cette quantité de roche.
Les palais se distinguent du reste par la taille, bien entendu, et surtout par les grandes tours fines et élancées appelées "flèches" par les habitants. Les plus hautes culminent à plusieurs dizaines de mètres ! La pointe de ces tours est parfois non plus en marbre mais en cristal, à l'instar des dômes qui recouvrent les plus imposants bâtiments et les scintillements produits m'ont coupé le souffle lorsque je me suis rendue pour la première fois sur la grande place de la cité, Meradre-ma-lin'seten.
Au centre de cette place se dresse une grande fontaine représentant un navire marchand grandeur nature, sculpté dans le cristal - la plupart des décorations sont en cristal, contribuant à l'unité visuelle de la cité. Le fond du bassin, que l'on distingue seulement par temps très clair, est tapissé de pièces d'or et d'argent : il paraît qu'un vœu prononcé en lançant une pièce se réalise à coup sûr. J'ai bien entendu participé à cette tradition - et tu te doutes ce que j'ai souhaité.
La place est très vaste. Je dirais que sa longueur approche les cinq jets et qu'elle doit faire au moins deux jets de largeur. Tu imagines ce que cela représente. Sur trois côtés de la place se dressent des immeubles construits sur un même modèle et pourtant très différents, avec une alternance entre marbre blanc et marbre noir. Il s'agit des principaux centres d'achat et de vente de Sheloka. Mais cela n'a rien à voir avec les foires ou les magasins dont nous avons l'habitude : ici, tu ne repars pas avec ton achat, simplement avec un contrat qui te garantit que tu recevras ta commande plus tard ! Et, bien entendu, un achat ne se fait qu'en grandes quantités.
Le plus vieux centre d'échanges est la Halle aux Grains, qui mérite bien sa réputation : sa façade de marbre blanc est couverte de bas-reliefs d'une précision incroyable et sur les bords du toit se dressent des statues représentant des paysans au travail, d'une manière si réaliste qu'avec les chatoiements de la lumière produits par les reflets sur les dômes et les tours de cristal que l'on trouve partout sur la place, on a l'impression qu'ils sont animés.
Le dernier côté de la Meradre-ma-lin'seten est occupé par les trois édifices administratifs majeurs : le Grand Tribunal, tout en colonnes et en escaliers, les Archives municipales (une copie de ce bâtiment est située près du port principal), massives et imposantes, et au centre l'Hôtel de Ville, qui est sans conteste le palais le plus haut et le plus impressionnant de toute la cité. C'est là que le Conseil de la cité se réunit quotidiennement et que les principales administrations sont installées. La façade, en marbre noir, est ornée de statuettes de cristal et de nacre et le résultat est absolument splendide.
Les rues qui partent de cette place ont une étrange particularité : elles sont courbes et forment une spirale dont la Meradre-ma-lin'seten est le centre. Toute la cité est en fait organisée autour de ce cœur. Dans le quartier qui s'étend au sud de la place se trouvent les sièges des confréries, dont les façades, les frontons ou les portes regorgent d'emblèmes caractéristiques des professions concernées. Ainsi le siège de la confrérie des armateurs porte des mats en cristal entre lesquels sont tendues des voiles composées de perles, tandis que la grande porte de celui de la confrérie des juges est couronnée par une immense balance de nacre.
Le quartier au nord de la place est occupé largement par des auberges et des tavernes où les prix sont de plus en plus élevés au fur et à mesure que l'on se rapproche du cœur de la ville. Plus au nord encore, le gigantesque port marchand dont l'entrée est formée par une immense arche de marbre.
Le quartier est celui des palais des plus riches habitants de Sheloka, marchands, compteurs, échangeurs… Tous ces palais sont plus somptueux les uns que les autres ; ils occupent généralement chacun un pâté de maison et en leur centre se trouvent des jardins. La décoration intérieure tranche avec celle des rues ou celle des lieux publics, où les tons exclusifs sont le blanc, le noir et le gris : dès que l'on pénètre dans un lieu privé, on est assailli par une débauche de couleurs - chaque famille ayant une préférence qui pour le rouge vif, qui pour le bleu azur, qui pour un vert profond. D'ailleurs, puisque je te parle des couleurs, sache qu'il est de mise pour tous ici de porter des grandes toges blanches pour les hommes, noires pour les femmes ; les bijoux sont en argent, en nacre, en perles, en cristal, en diamant, en onyx… uniquement des matériaux translucides, blancs ou noirs. Et pourtant il est impossible d'éprouver un sentiment d'uniformité tant il y a de recherche dans les formes et les motifs décoratifs.
Enfin le dernier quartier est consacré aux ambassades et aux sièges des diverses associations de compteurs. Ici l'architecture est plus sobre, plus stricte.
Les quartiers plus éloignés concernent la vie de la population plus modeste, mais même dans les zones les plus périphériques on retrouve le marbre comme seul matériau et la même impression de propreté qui se dégage des rues et des façades.
Il me reste encore énormément de choses à te raconter, mais ce sera l'occasion d'une autre lettre. Nous resterons ici encore une dizaines de jours, puis nous devrions prendre le chemin du retour, non sans faire une escale à Dir'Arch - mon mari aimerait offrir au tien une lame forgée là-bas pour son anniversaire, mais ne vends surtout pas la mèche.

Tendrement, ta sœur.