Textes et légendes d'Ar'Ollin




ul besoin de le rappeler ! Dertel, sur les côtes de l'Ar'Olin, est le théâtre de nombreuses compétitions sportives. Mais qui se souvient des premiers jeux marins organisés il y a plus que longtemps ? Pour départager les nombreux marin-pêcheurs, et aussi de quelques Aneïrtins de passage à Ourg. Quelques mémoristes prétendent même que des équipages originaires de l'Ar'Lumn s'étaient engagés dans la compétition. Plus de cent-vingt embarcations se réclamaient d'un titre inutile : le bateau le plus rapide. Inutile certes, mais ce titre pouvait conférer prestige et notoriété au point de remporter l'avantage au moment des attributions des concessions de pêches. Et ceci sans compter la fierté que promettait la victoire, et au delà, la simple participation qui serait à coup sûr reconnue lors des décennies à venir. Le tracé de la régate prévoyait un itinéraire simple. Départ au large du port de Dertel, une boucle autour de la grande île des Flottants et retour au port de Dertel. L'île des Flottants, bien que grande de plusieurs élans, n'offrait aucun intérêt hormis pour les amateurs de bois flottés ou d'algues saumâtres. Déserte, inhospitalière, ce n'était qu'amas rocheux au sol ingrat.
Une semaine avant le départ de la régate les organisateurs dépêchèrent une petite troupe de "commis aux règles des jeux" sur l'île des Flottants. Leur rôle était simplement de s'assurer que chacun des participants respecte l'itinéraire prévu pour la course. Une part d'entre eux devait être débarquée sur l'île tandis que les autres devaient ancrer leur navire au point situé entre l'île et la côte. Dix, hommes et femmes, furent donc menés aux abords de la grande île. Une fois à terre ils constituèrent un camp de base et parcoururent l'île afin de déterminer les positions de chacun pour leur observation du lendemain. Bien entendu le point culminant de l'île fut le premier site qu'il leur fallait atteindre. Hardiment ils gravirent la hauteur, mais presque arrivés au sommet ils s'aperçurent qu'une dernière anfractuosité leur poserait difficultés pour parvenir à leur but. Non pas que l'obstacle fut réellement infranchissable, mais cela nécessiterait quelques efforts imprévus et surtout d'affronter une pestilence digne des pires poubelles des "cabanes à fermentation de poissons" de Valhal… Et de tourner, de virer, de tenter une corniche puis une autre, de s'interpeller, l'impasse était autant animée qu'un terrain de Souffle-au-vent lors d'une compétition de grande portée. A mesure que les Derteli s'époumonaient ils s'habituèrent à la puanteur. Ils poussèrent donc la hardiesse à explorer les premières longueurs de l'anfractuosité. Celle-ci se révéla être une grotte dont les parois s'élargissaient jusqu'à disparaître dans les ombres. Curiosité ou courage, les Derteli allumèrent les quelques torches à leur disposition. Les parois, couvertes de lichen visqueux, luisaient et suintaient. Ils décidèrent de pousser plus loin leur progression, espérant trouver une issue à l'autre bout de la grotte.
Les Derteli empruntèrent un étroit couloir en pente douce. Descendant, remontant, s'élargissant pour ensuite rétrécir, le chemin ne manquait pas à ses promesses. Surprenant, mystérieux et même parfois piégé. Désorientés géographiquement mais aussi temporellement la seule certitude était que l'épaisse couverture de lichen couvrait maintenant toutes les surfaces qui s'offraient aux regards des aventureux compères. Au sol le lichen qui avait commencé à être glissant se faisait de plus en plus épais, si bien qu'il fallait lever les genoux presqu'à hauteur de poitrine à chaque pas. Une progression dans des sables mouvants n'eut pas été moins éreintante. A la fatigue s'ajoutait l'angoisse de l'égarement et surtout de l'incertitude de la stabilité du sol. Plusieurs d'entre eux avaient, sans grand dommage heureusement, chuté et n'avaient pas fini leur course dans un creux grâce au fait qu'ils se tenaient encordés. Arrivés dans une salle suffisamment vaste pour qu'ils se tiennent tous ensembles debout, bien que vacillants, ils décidèrent de s'accorder une pause. Après quelques minutes, leur souffle repris, ils s'observèrent en silence en se demandant qui aurait une idée pour se sortir de ce faux-pas. Dans le silence qui s'installait ils purent s'apercevoir de deux choses. En premier lieu ils sentirent un courant d'air frais qui provenait d'un boyau au fond de la salle. En second ils percevaient un son persistant, une sorte de râle faible mais continu. Se guidant, plus avec les oreilles qu'à la lueur vacillante des torches, ils arrivèrent à une sorte de monticule couvert, comme le reste, de ce lichen qui maintenant arrivait jusqu'à la taille des plus petits d'entre eux. Il y avait là un mouvement plus intense que le chatoiement du suintement de la couverture visqueuse. Le son provenait de là c'était certain. Prudemment ils s'en approchèrent et commencèrent de retirer, par poignées entières puis par brassées, la mousse. Sans trop savoir ce qu'ils faisaient, comme mus par une volonté extérieure et impérieuse, ils se mirent au travail. A nouveau hors de souffle ils n'en relâchèrent pas moins leurs efforts. Ils concentrèrent leur attention sur l'endroit d'où le râle se faisait de plus en plus distinct. Le lichen se faisait plus dense à mesure qu'ils en ôtaient, jusqu'à devenir une sorte de treillis fin et difficile à déchirer. Encore quelques minutes d'effort et apparut un mufle orné de deux grosses narines. Délicatement ils continuèrent de dégager un museau, des yeux, des oreilles en bref une tête. Gémissante, aux yeux fiévreux, au souffle faible, une tête de dragon.
Avec d'infinies précautions ils débarrassèrent le dragon de sa prison gluante. Le lichen avait littéralement pris racine sur la peau de la pauvre créature. Munis de leurs couteaux les Derteli s'employèrent à mettre la peau du malheureux à nu. Long comme quatre fois la hauteur d'un homme, il était amaigri au point que chacun de ses os était aussi visible que s'il s'agissait d'un squelette. Ils tentèrent de le nourrir avec les quelques provisions de bouche qu'ils avaient avec eux mais sans grand succès. Ils décidèrent alors d'envoyer une part d'entre eux explorer le boyau qui semblait mener vers l'air libre tandis que les autres resteraient avec le dragon pour le réconforter et le frictionner avec un pot de graisse qui devait servir à entretenir les toiles et les cuirs contre l'humidité. Puis ils confectionnèrent une sorte de vaste traineau en reliant l'ensemble de leurs toiles de tentes. Au cours de cette opération ils entendirent les cris joyeux de leurs compagnons partis en éclaireurs quelques temps plutôt. Porteurs de bonnes nouvelles ils se mirent tous à s'atteler à un dernier effort. Tirer le dragon jusqu'à une grotte qui s'ouvrait à l'air libre à moins d'un quart d'élan de là. La chose n'était pas si aisée que cela mais c'était la seule à faire. Epuisés, à bout de force, ils arrivèrent dans la grotte tant espérée. Une large ouverture leur donnait à voir le ciel qui s'illuminait des premières lueurs de l'aube. Un large bassin d'eau claire remplissait le tiers de la surface de la grotte. Sans attendre les aventuriers installèrent un camp de fortune pour se reposer de leurs épreuves. Il y en eut, des plus courageux, pour aller chercher une brassée de bois à brûler et d'autres pour attraper quelques poissons dont le bassin regorgeait. Plus aucune trace du maudit lichen hormis dans les rêves des plus agités. Le dragon avait mieux réagi à la proposition de poisson frais que de biscuits et fruits secs. Puis il s'endormit, très vite imité par ses sauveurs.
Courbaturés, leurs vêtements imprégnés d'une sueur nauséabonde le groupe s'éveillait et s'étirait. Rapidement ils alimentèrent le feu et amassèrent une grande quantité de poisson qu'ils firent cuire pour eux et dont la plus grande proportion fût avalée par leur protégé. Le pauvre dragon se retrouvait nu, sans aucun poil sur une peau marquée par sa mésaventure. Seules ses grandes ailes avaient un aspect plus ou moins normal de peau rugueuse vaguement écaillée. Ils s'octroyèrent une pleine journée de repos, uniquement occupés à organiser leur campement, à se décrasser et à soigner la peau meurtrie du dragon. Ce dernier reprit des forces de façon spectaculaire à mesure qu'il engloutissait les poissons que les pêcheurs improvisés lui amenaient. Au lendemain de leur deuxième nuit, ô combien réparatrice, les Derteli poussèrent l'exploration à l'extérieur. Très vite ils établirent des postes d'observation pour s'acquitter de leur mission relative à la course qui devait se dérouler dans les jours à suivre. Le dragon, quant à lui, se renforçait à vue d'œil. Le surlendemain il les accompagnait même lors de l'une de leurs sorties. C'était la veille du départ de la grande course.
Au matin les Derteli prirent leur faction et guettèrent les premiers concurrents. Au milieu de la matinée le dragon vint les rejoindre à la lumière du jour. Ils furent tous surpris de le voir s'envoler pour faire une visite à chacun d'entre eux. C'est au zénith que les premiers bateaux furent aperçus. Un premier groupe de trois navires rapides se tiraient des bords dans une lutte qui semblait acharnée. Ils furent bientôt suivis par d'autres, qui en groupe engagés dans une lutte bords à bords, qui isolés. Au milieu de l'après-midi un bateau fit mine de s'engager dans le contournement de la grande île. Mais au lieu de continuer sa course il effectua un demi-tour et remis cap vers Dertel. Le tricheur n'échappa pas à l'attention des commis de course. Ceux-ci repérèrent son identification, une voile rouge et bleue surmontée d'un fanion vert et or. Probablement un bateau de l'Ar'Lumn. Les commis se passèrent l'information de poste en poste en désignant le contrevenant à leurs collègues. Ce bateau serait disqualifié dès leur retour à Dertel et devrait s'acquitter d'une amende s'il voulait pouvoir se représenter à la prochaine course. Pendant ce temps, le dragon avait pris son envol et fonçait vers le bateau fautif. Arrivé à sa hauteur, d'un coup de griffe il lacera la voile, emportant au passage une partie du gréement. Quelques coups d'ailes plus tard il exhibait fièrement son trophée face aux commis de course stupéfaits. Tout le reste de la compétition se passa sans autre incident. A la fin les Derteli durent faire leurs adieux à leur étrange nouveau compagnon. Celui-ci avait attrapé nombre de poissons qu'il leur offrit ostensiblement.
A leur retour à Dertel pour leur compte-rendu d'observation de la course le port était en proie à l'agitation. Un dragon, chauve de surcroit, avait empêché un participant d'accomplir sa course et lui avait volé une victoire certaine, en détruisant sa plus belle voile et avait même failli dévorer le valeureux équipage. Le récit des commis aux courses rétablit la vérité et le coupable équipage fût vilipendé par l'ensemble des concurrents et du public, et invité à ne plus jamais se rendre à Dertel que ce soit pour une course ou quelque autre affaire.
Depuis, à chaque année au moment de la course nautique, la course du Dragon chauve, une équipe de commis aux courses se rend dans l'île, l'île du Dragon chauve, et lui prodigue moult soins capillaires. Il restera chauve à jamais mais aussi vigilant quant aux tricheurs.
Voici la légende telle qu'elle est racontée dans les tavernes de Dertel.

Extrait des Annales du Dragon Chauve.